Tout le monde ou presque peut construire des maisons. Le plus important est de pouvoir en vendre beaucoup au prix le plus bas possible » avait coutume de dire William Levitt. L’homme savait de quoi il parlait : classé par le Timecomme l’une des personnalités les plus influentes du XXème siècle, ce promoteur immobilier révolutionna le secteur de la constuction auquel il appliqua les méthodes de la fabrication en série en usage dans l’industrie automobile. Ce faisant, il fut l’un des grands artisans du développement des banlieues aux Etats-Unis dans les années 1950 et 1960. Il y gagna de son vivant le surnom de « Roi des Banlieues. »

Considéré comme l’inventeur des célèbres « Levittown », ces immenses villes nouvelles constituées de maisons rigoureusement identiques et situées en périphérie des cités historiques, William Levitt, en réalité, travailla longtemps en famille. Lorsqu’il naît dans les premières années du XXème siècle, son père, Abraham, n’a pas encore fondé la firme immobilière qui fera sa fortune et celle de ses fils. Originaire d’une famille juive de Russie, fils lui-même d’un rabbin, il exerce alors la profession d’avocats. Spécialiste des questions immobilières, il investit une partie de ses gains dans des projets immobiliers à New-York. C’est en 1929, avec l’argent ainsi gagné, qu’il saute le pas et créée Levitt & Sons. A ses côtés travaillent ses deux fils : William, né en 1907 et qui a interrompu ses études de Droit à l’Université de New-York, et Alfred, né en 1912. Réfléchi et méthodique, ce dernier est très différent de son frère, personnalité flamboyante et d’un pragmatisme à toute épreuve. C’est ensemble qu’Abraham et ses deux fils commencent à développer des projets immobiliers. Leur cible : les classes moyennes supérieures qui, depuis plusieurs années, ont entrepris de quitter le cœur des grandes villes pour s’installer en périphérie. Pour être encore limité, le phénomène des banlieues est déjà une réalité outre-Atlantique.

Depuis le début du siècle, des lotissements socialement homogènes ont en effet vu le jour autour de New-York, de Boston ou de Chicago dont Sinclair Lewis dénoncera le conformisme des habitants dans son roman Babbitt, paru en 1922.    Si Abraham se charge des finances de la firme familiale et William des ventes et de la promotion, c’est Alfred, qui se passionne pour l’architecture et le design, qui conçoit la première « Maison Levitt. » Comprenant six chambres, deux salles de bains et un grand salon, cette demeure de style Tudor est vendue 14 000 dollars. Malgré la crise économique qui frappe les Etats-Unis, les Levitt parviennent à en écouler 600 en trois ans. Dans les années qui suivent, Abraham, William et Alfred réalisent trois autres programmes dans les environs de New-York pour un total de 2000 maisons. Si celles-ci sont encore construites selon des méthodes traditionnelles – les maisons sont édifiées l’une après l’autre – les trois hommes ont acquis une réelle expérience en matière de création et d’aménagement de lotissements. Ils sont également devenus très riches.

C’est la guerre qui va changer les destinées de la firme et celles de William. Au début de l’anée 1942, celui-ci est en effet mobilisé comme lieutenant au sein des « Seabees », l’unité du génie chargée de construire et d’aménager les installations militaires sur tous les théâtres d’opérations. C’est là, quand il n’est pas aux arrêts pour insubordination, qu’il découvre la fabrication en série que l’armée américaine a adoptée pour édifier au plus vite, à partir d’éléments préfabriqués et faciles à assembler, ses bases-vie et logistiques. Elle est utilisée de longue date dans l’industrie automobile où Henry Ford l’a introduite dans son usine de Detroit dès avant 1914. Elle a également gagné les travaux publics où, depuis les années 1930, l’industriel Henry Kaiser construit des barrages à partir d’éléments préfabriqués. Elle est en revanche inexistante pour l’édification de maisons individuelles. Avec le pragmatisme qui le caractérise, William Levitt sent qu’il y a là une carte à jouer pour construire très vite et à moindre coûts les lotissements qui ont fait la fortune de sa famille.

Il va être servi par les circonstances. En 1945, lorsque la guerre s’achève, des millions de soldats retournent en effet dans leurs foyers. Or ceux-ci n’ont pas seulement vieilli, faute d’entretien depuis plusieurs années. Ils ne sont également plus adaptés à la taille nouvelle des familles qui, « baby boom » oblige, ne cessent de grandir. Mais les ménages américains, en ces années d’immédiat après-guerre, ne parviennent pas à se loger. La priorité donnée à l’effort de guerre a en effet gelé tous les programmes de construction. Dans certaines villes, comme à Chicago, la pénurie de logements est telle qu’il faut accueillir les vétérans et leur famille dans des bus reconvertis en appartement ou dans des villages de tente. Certains sont même contraints d’habiter des caves ou d’anciens wagons réfrigérés ! La demande, en somme, est immense. Tout particulièrement en périphérie des grandes villes que les Américains cherchent à quitter mais où l’offre est insuffisante. Une aubaine pour William Levitt qui, sitôt démobilisé, persuade son frère et son père de changer de dimensions et de revoir totalement leurs méthodes de construction…

A la fin de l’année 1945, les Levitt achètent un immense terrain de 405 hectares voué à la culture de pommes de terre situé sur Long Island, à quelques kilomètres de Manhattan. L’idée de William est d’y édifier une ville entièrement nouvelle en profitant des taux d’intérêts très bas que le gouvernement vient de fixer pour relancer la construction immobilière. Pas moins de 17 000 maisons y seront construites en deux ans ! Une performance encore inégalée dans le secteur et qui donne naissance à la première « Levittown ». Pour atteindre cet objectif, William a convaincu son frère d’adopter les méthodes de la fabrication en série qu’il a découvertes lorsqu’il était sous les drapeaux. Les opérations ont été découpées en 27 étapes mobilisant chacune un groupe d’ouvriers : édification des murs, construction de la charpente, pose des portes et des fenêtres, de l’escalier intérieur, des éclairages… Un ouvrier est même chargé de poser la machine à laver sur le sol et de la brancher; un autre n’a pour seule fonction que de fixer les tringles à rideaux. Sa tâche effectuée, chaque équipe s’occupe de la maison suivante, laissant sa place à un autre groupe d’ouvriers. 36 maisons peuvent ainsi être réalisées en une seul journée. Les éléments complexes – plomberie, escaliers… – sont fabriqués par des fournisseurs sur la base de cahiers des charges standardisés et assemblés sur place. Les charpentes sont, elles, réalisées dans la scierie construite par Levitt & Sons à partir du bois des forêts acquises par la société.

Au début de l’anée 1946, lorsque le programme est ouvert à la vente, les gens se bousculent à raison de 60 par heure pour visiter la maison-témoin.  L’intérêt est tel que certains débrouillards mettent un place un service payant de réservation des places ! A la fin de la première journée, 350 maisons ont déjà été vendues. En 1947, date de l’inauguration officielle de Levittown, les 17 000 demeures ont toutes trouvé preneurs. Il faut dire que le public apprécie cette nouvelle déclinaison des Maison Levitt.  Invariablement distantes l’une de l’autre de 18,28 mètres, elles sont conçues sur le même modèle : une cuisine entièrement équipée dont la fenêtre ouvre sur le jardinet arrière – « où la mère pourra ainsi surveiller ses enfants jouant en toute sécurité », a précisé William Levitt – un salon, une salle de bains, une lingerie et deux chambres mais aussi une télévision, fournie avec les murs et qui trône dans le salon, à la place de la cheminée de jadis. Le tout pour 7900 dollars, ce qui en fait la maison la moins chère aux Etats-Unis. Sur chacune d’elles et grâce à la fabrication en série, Levitt & Sons gagne 1000 dollars, ce qui est beaucoup pour le secteur. Les règles, certes, sont strictes : il est interdit de faire sécher du linge dehors, de construire une barrière autour de sa demeure ou d’utiliser un modèle de tuyau d’arrosage différent de celui fourni par la firme ! Mais les Américains de la classe moyenne se sentent « entre eux » dans cet univers protégé où les rues ont été conçues pour limiter la vitesse des voitures, où chaque maison est située à proximité d’une école et où…aucun Noir n’est admis. Ainsi l’ont voulu les Levitt, et William au premier chef qui entend réserver Levittown aux Américains de race blanche. « On ne peut pas résoudre en même temps la crise du logement et la question raciale » répond invariablement le promoteur à ses nombreux détracteurs. Avec ses airs de communauté idéale, Levittown s’impose rapidement comme le symbole de la « vraie » Amérique, une Amérique de propriétaires blancs résolument rétifs au communisme. « Aucun propriétaire ne peut devenir communiste », martèle d’ailleurs William Levitt qui, au début des années 1950, accueille même le sénateur Mc Carthy à Long Island. Le politicien qui a juré d’éradiquer les « Rouges » du pays posera fièrement devant une équipe d’ouvriers.

         Tirant parti de l’exode des citadins vers la périphérie des grandes villes – 90 millions de personnes s’installent en banlieue entre 1950 et 1965 – Levitt & Sons crée de nouvelles Levittown dans les années 1950 et 1960. Dans le New-Jersey, le Maryland, en Pennsylvanie et en Floride, mais aussi à Porto Rico, et même en France, à Lésigny (Seine-et-Marne). Pas moins de 140 000 maisons au total ! Le retrait de son frère Albert, en 1955, suivi de la mort de son père, en 1962 ont fait de William le seul maître à bord de la firme familiale. Avec une fortune estimée à 100 millions de dollars, il est devenu l’un des hommes les plus riches des Etats-Unis. Divorcé en 1959, il vit avec sa seconde épouse, son ancienne secrétaire, dans une maison de 30 pièces non loin de New-York. En 1969, il divorcera à nouveau pour épouser une française, Simone Korchin, pour laquelle il fera construire un yacht de 70 mètres, La Belle Simone.

         Un an plus tôt, William Levitt à vendu la firme Levitt & Sons à l’International Telephone and Telegraph Company pour la somme de 92 millions de dollars, payée essentiellement en actions ITT. Ecarté de la direction de la compagnie en raison de son âge – 61 ans –, signataire d’une clause de non-concurrence qui lui interdit toute activité de constuction aux Etats-Unis pendant dix ans, l’homme d’affaires tente de réitérer le succès des Levittown en Iran, au Vénézuéla et au Nigéria. Mais ce sont de cuisants échecs. La chute des actions d’ITT, au milieu des années 1970, le laisse en outre quasiment quasiment ruiné et couvert de dettes.  A la fin des années 1970, il tente un dernier « coup » en lançant deux grands programmes immobiliers en Floride. Mais ce sont, là encore, des échecs. Pire encore ! William Levitt doit rembourser des maisons qu’il n’a pas pu livrer à ses clients avant d’être poursuivi pour avoir indûment prélevé 5 millions de dollars dans les caisses de la Fondation créée jadis par son père ! Il devra les rembourser. La chance, décidément, semble l’avoir abandonné. Il meurt à New-York en janvier 1994, à l’âge de 87 ans.

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