Ils s’en sortaient plutôt bien ! Depuis trois ans qu’ils étaient installés à l’Hôtel Meurice, les Nobel n’avaient pas ménagé leurs efforts pour céder au mieux leurs actifs pétroliers russes. En ce mois de juillet 1920, ils touchaient enfin au but : pour 14 millions de dollars, la Standard Oil of New Jersey, l’une des compagnies pétrolières issues du « Trust Rockefeller, » reprenait à la famille les puits et les champs de pétrole qu’elle possédait dans la région de Bakou ainsi que son réseau de distribution. Une belle affaire assurément, compte-tenu du contexte. Trois mois plus tôt en effet, les autorités bolcheviques avaient prononcé la nationalisation sans indemnités de l’industrie pétrolière. Cette mesure, curieusement, n’avait pas découragé les dirigeants de la Standard, persuadés que les nouveaux maîtres de la Russie finiraient par entendre raison. A juste titre semble-t-il. Dès mars 1921 en effet, Lénine lançait la Nouvelle Politique Economique (NEP) qui redonnait un peu d’espace à la propriété privée. A Londres, l’envoyé spécial de Lénine, le très courtois Léonid Krasin, était prié d’abandonner la compagnie des « bourgeoises capitalistes », qu’il affectionnait particulièrement, pour négocier avec les compagnies pétrolières de nouvelles concessions.  La Standard pouvait se vanter d’avoir eu du flair… en attendant que Staline, quelques années plus tard, vienne tout remettre en cause. En ce début des années 1920 en revanche, l’aventure russe était bel et bien terminée pour les Nobel…

Une aventure commencée 80 ans plus tôt, en 1837, avec l’arrivée à Saint-Petersbourg d’Immanuel Nobel. Né en Suède en 1801, cet architecte de formation avait débuté comme entrepreneur de construction avant d’ouvrir une fabrique de fournitures militaires. Inventeur-né, il avait surtout mis au point des mines terrestres et sous-marines d’une redoutable efficacité. L’Etat-Major de l’armée suédoise n’ayant guère montré d’intérêt pour ces engins, Immanuel avait prêté une oreille intéressée aux propositions d’officiels russes l’invitant à venir travailler pour le Tsar. Et c’est ainsi qu’en 1837, emmenant avec lui femme et enfants, il était arrivé dans la capitale russe pour y commencer une nouvelle vie.  Devenu en quelques années le principal fournisseur d’armes et d’explosifs du pays, il avait rapidement étendu ses activités à la construction de moteurs et de pièces métalliques, ouvrant des usines un peu partout en Russie. Jusqu’à ce jour terrible de 1859 où, à l’issue de la désastreuse guerre de Crimée, la Russie avait été contrainte de renoncer à son industrie d’armement. Ruiné, Immanuel Nobel était alors reparti en Suède, emmenant avec lui son fils Alfred, le futur inventeur de la dynamite…

A Saint-Petersbourg, les affaires d’Immanuel n’étaient cependant pas totalement sorties des mains de la famille. Avec l’accord des créanciers, elles avaient été confiées à son fils Ludvig. Né en 1831, élevé sans luxe dans la modeste maison de bois que la famille habitait à Saint Petersbourg, celui-ci n’avait vécu que pour le travail, enchaînant des journées de 12 à 15 heures dans les ateliers de son père tout en suivant, à domicile, une formation d’ingénieur. Cet homme accompli, au jugement sûr et aux exceptionnels talents de manager ne devait pas ménager ses efforts pour relever le nom des Nobel.  Il devait y parvenir en quelques années seulement, créant sa propre société dès 1862 et la hissant en moins de dix ans au tout premier rang de l’industrie russe. Canons, explosifs, roues de locomotives, moteurs, mines et explosifs : dans le premier tiers des années 1870, Ludwig Nobel était à la Russie ce qu’Alfred Krupp était à l’Allemagne, un géant de l’armement et de l’acier. C’est alors que le destin de la famille bascula à nouveau…

Mars 1873.  Au terme d’un voyage éprouvant, Robert Nobel arrive à Bakou. Robert, c’est le frère aîné de Ludvig – il est né en 1829 – le moins brillant aussi, du moins en apparence. Après la déconfiture d’Immanuel,  il s’est installé en Finlande où il a fondé une petite fabrique de briques, vite acculée à la faillite. Sans le sou, Robert s’est alors fait embaucher par le petit dernier de la famille, Alfred, qui, après plusieurs séjours dans des laboratoires scientifiques aux Etats-Unis et en France, a ouvert en 1864, près de Stockholm, une petite usine pour fabriquer le produit dont il est l’inventeur : la dynamite. Las ! Incapable de tenir en place, Robert a fini par se lasser et repris le chemin de Saint-Petersbourg afin de travailler pour son frère Ludvig. Ne sachant pas très bien qu’en faire, celui-ci l’a chargé d’une mission : acheter dans le Caucase le bois de noyer destiné à fabriquer des crosses de fusils.  Pour cela, il lui a confié 25 000 roubles. Ludvig est loin de se douter que cette somme va servir à tout autre chose…

Alors qu’il descendait la Volga pour rejoindre la mer Caspienne, Robert Nobel s’est en effet lié d’amitié avec le capitaine du vapeur. L’homme, un hollandais, lui a confié avoir acheté un terrain et une petite raffinerie à Bakou.Trop âgé, il cherche à présent à se défaire de son investissement que, faute d’argent, il ne parvient pas à faire fructifier. Ces propos intéressent au plus haut point Robert Nobel. Comme tout le monde, il sait que le sous-sol de Bakou est riche en pétrole. Comme tout le monde également, il sait que depuis les années 1840, ce pétrole est exploité de manière artisanale pour servir à l’éclairage des maisons de Bakou. Comme quelques-uns enfin, il sait que, depuis le 1erjanvier 1873, le Tsar a substitué au monopole d’Etat qui existait jusque-là pour exploiter les champs pétrolifères un système de concessions ouvert aux entrepreneurs privés. Fort de ces informations, Robert Nobel n’hésite pas. Sitôt arrivé à Bakou, il rachète au capitaine hollandais, avec l’argent que lui a confié son frère, le terrain et la raffinerie et entreprend de moderniser les installations. A Saint-Petersbourg, Ludvig est mis devant le fait accompli. Mais l’industriel comprend tout de suite l’intérêt qu’il peut retirer de l’indélicatesse de son frère. A l’heure où la Russie connaît un fort développement industriel, l’or noir du Caucase a toutes les apparences d’une affaire très juteuse…

De fait, c’est Ludvig, et non Robert, qui va faire de ce placement pétrolier encore modeste l’une des affaires les plus rentables de la famille. A tel point que, dès 1879, épuisé par un labeur incessant mais surtout exaspéré par l’interventionnisme de son cadet, Robert choisit de céder ses parts dans la société Branobel – qui regroupe les intérêts pétroliers des Nobel – et d’aller couler en Suède une retraite dorée qu’il poursuivra jusqu’à sa mort en 1896. Devenu le seul maître à bord, Ludvig est le véritable créateur de l’industrie pétrolière russe, faisant profiter Branobel des formidables moyens financiers de ses entreprises d’armement. Il est notamment le premier à diffuser le pétrole caucasien dans toute la Russie. Pour cela, il met en place une organisation industrielle totalement intégrée. Au début du XXème, elle comprend, outre des dizaines de puits, de champs pétrolifères et de raffineries, des entrepôts de stockage et d’éclatement dans les principales villes russes. Confronté à l’immensité des territoires à desservir, Ludvig a particulièrement soigné le transport. En 1878, il met ainsi à flots le premier tanker de l’histoire. Une centaine d’autres suivront. Branobel possède également une dizaine de trains pour le convoyage de l’or noir jusqu’aux zones de consommation, des fabriques de réservoirs, des chantiers navals et même une ville complète pour ses employés, « Villa Petrolea ». Plusieurs milliers de personnes y vivent, dans des maisons équipées du téléphone, de l’électricité et de l’air conditionné. Ce gigantesque ensemble est géré depuis l’imposante villa de style byzantin que Ludvig s’est fait construire à Saint-Petersbourg et où ses appartements voisinent avec ses bureaux. L’industriel y travaille 15 heures par jour, ne prenant ni repos ni vacances. Dans son labeur quotidien, il bénéficie de l’aide de son frère Alfred qui, autour de la dynamite, a lui aussi bâti un véritable empire industriel en Suède, en Europe de l’Ouest et aux Etats-Unis. C’est notamment Alfred qui pousse son frère – qui a en horreur la spéculation financière – à faire appel aux emprunts bancaires pour financer son développement. Depuis Paris, le roi de la dynamite négociera ainsi pour Ludvig un très gros emprunt auprès du Crédit Lyonnais, l’un des tout premiers gagés sur une production pétrolière à venir…

La fabuleuse manne que représente le pétrole russe ne pouvait cependant manquer d’attiser les convoitises. Dans les années 1880, les Nobel doivent compter avec deux redoutables concurrents : les Rothschild et la Standard Oil de Rockefeller. Les premiers sont entrés sur le marché russe en 1883 lors du financement du chemin de fer Bakou-Batoum, sur la Mer Noire. Objectif de l’opération : rompre l’isolement de Bakou et permettre un courant d’exportation du pétrole caucasien vers l’Europe. C’est le chef de la branche française, Alphonse de Rothschild, qui a mené l’opération. Les contacts qu’il a eus à cette occasion avec l’industrie pétrolière du Caucase l’ont conduit à fonder, en 1886, la Compagnie Pétrolière de la Caspienne et de la Mer Noire puis à établir des sociétés de distribution en Angleterre. Un coup rude pour les Nobel. Quant à la Standard, elle sort du bois en 1885 lors de la visite de W.H Libby, le « ministre des affaires étrangères  » de Rockefeller  à Bakou. Aux Nobel, l’Américain propose une association capitalistique… tout en menant des tractations secrètes avec Alphonse de Rothschild. L’échec de ces négociations tripartites provoque une violente guerre des prix où tous les coups sont permis. Dans sa volonté de forcer le marché russe, la Standard ira même jusqu’à soudoyer des ingénieurs de Nobel pour qu’ils ajoutent de l’eau dans le kerozène distribué par Branobel. Entre les trois concurrents, la lutte est désormais à couteaux tirés…

C’est dans ce contexte tendu que survient, en 1888, alors qu’il prend ses premières vacances dans le Sud de la France, la mort de Ludvig Nobel. Ironie du sort :  la presse annonce la mort d’Alfred, poussant le roi de la dynamite, horrifié par les notices nécrologiques publiées sur son compte, à fonder le prix qui porte toujours son nom. A Saint-Petersbourg, c’est Emanuel, le fils aîné de Ludvig, qui est désormais en charge des affaires familiales. A peine a-t-il pris ses fonctions qu’il doit faire face à une offensive en règle des Rothschild. Jouant à fond la carte de l’exportation, ils se sont en effet associés avec un marchand de la City à la tête d’une grosse affaire d’importations de coquillages en provenance d’Extrême-Orient : Marcus Samuel. A partir de 1892, celui-ci se charge de transporter et de distribuer le pétrole des Rothschild dans l’ensemble de l’Asie, jetant ainsi les bases de la future compagnie pétrolière Shell – rappel du commerce d’origine de coquillages de Marcus Samuel –. Bloquée en Asie par les Rothschild, bloquée aux Etats-Unis et dans une partie de l’Europe par la Standard, Branobel est contrainte de mener une lutte féroce pour préserver ses positions.

Mais il y a plus grave : la situation en Russie. Depuis des années déjà, le Caucase est devenu le centre de l’organisation « Nina », cette vaste opération d’impression et de diffusion des textes révolutionnaires de Lénine. Depuis Bakou, ceux-ci gagnent toute la Russie en utilisant clandestinement bateaux et trains affrétés par les pétroliers, y compris ceux des Nobel. Les conditions de travail très dures qui règnent dans l’industrie pétrolière russe favorisent également la propagation des idées socialistes. A partir de 1903, des grèves insurrectionnelles éclatent à Bakou. Leur principal organisateur : Joseph Djugashvili, plus connu sous le nom de « Staline ». Responsable bolchevique pour le Caucase, il multiplie les opérations « coups de poing » contre les intérêts des Rothschild et des Nobel. Deux ans plus tard, la Révolution de 1905 est l’occasion d’un nouveau déchaînement de violences où les grèves se mêlent aux affrontements religieux entre Tatars musulmans et Chrétiens  Arméniens. A Londres comme à New-York, on commence à trouver que le pétrole russe – dont la qualité ne cesse en outre de se dégrader – sent le souffre…

Emanuel Nobel se doute-t-il que la fin est proche ? Dès 1905, il entreprend en tout cas de se redéployer vers la Roumanie où de fabuleux gisements ont récemment été découverts. La guerre puis la Révolution de 1917 portent le coup fatal aux intérêts russes de la famille. En novembre 1917, craignant pour leur sécurité, Emanuel et sa famille quittent clandestinement Saint-Petersbourg déguisés en paysans et parviennent à gagner Paris. C’est là, depuis leur suite de l’Hôtel Meurice, qu’ils négocieront avec la Standard Oil la cession de leurs actifs pétroliers. A charge pour les Américains de se débrouiller avec les nouveaux maîtres du pays…

 

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