Au milieu du XVIIIème siècle, tout voyageur pénétrant dans Francfort ne pouvait manquer de remarquer, sur le pont menant à la porte principale de la ville, une fresque peinte sur ordre des autorités locales. La Judensau, ou « Truie des Juifs » représentait une énorme truie levant la queue afin de permettre à un Juif de lécher ses excréments. Centre commercial de première importance, cité de banquiers, de marchands et d’artisans, Francfort était alors l’une des dernières grandes villes d’Allemagne à traiter les Juifs en parias. La communauté était reléguée dans un quartier réservé. La Judengasse, ou « rue des Juifs », était séparée du reste de la ville par une enceinte de plusieurs mètres de haut et par trois portes que l’on fermait chaque soir à la tombée de la nuit. Ses habitants avaient interdiction d’en sortir les dimanches et les jours fériés. Véritable ghetto, la rue des Juifs était l’endroit le plus insalubre et le plus peuplé de Francfort. Large d’à peine trois mètres, sombre et humide, elle était constituée d’un enchevêtrement de maisons qui, faute de terrains, avaient poussé en hauteur et où s’entassaient jusqu’à cinq familles. Exclus des métiers agricoles, du commerce des armes et de celui des matières premières, les Juifs de Francfort étaient, pour la plupart, prêteurs sur gages, changeurs, fripiers ou brocanteurs.

C’est pourtant ce quartier sordide où l’insalubrité le disputait à la promiscuité qui vit l’étonnante ascension du fondateur de la plus célèbre et de plus mythique des dynasties de banquiers : les Rothschild. Curieusement, même devenu très riche, Meyer Amschel Rothschild, le « premier des Rothschild », ne devait jamais quitter la rue des Juifs à laquelle il resta fidèle jusqu’à son dernier souffle et d’où il brassait des affaires qui s’étendaient à une grande partie de l’Europe. En 68 ans d’existence, il ne déménagea que deux fois, n’abandonnant la maison familiale ravagée par un incendie que pour emménager dans une maison voisine, à peine plus spacieuse : la Maison à l’Ecusson Vert. Banquier célèbre, surnommé « le prince des marchands », son fils Nathan, installé à Londres, ne comprit jamais l’attachement de son père pour la Judengasse, tout comme il échoua plus tard à convaincre sa mère, devenue veuve, d’habiter une maison plus conforme à ses moyens. Pour Guttle, l’épouse de Meyer Amschel, quitter la Maison à l’Ecusson Vert eût immanquablement attiré le mauvais œil sur sa nombreuse progéniture. C’eût été également faire étalage de sa richesse, une attitude impensable à ses yeux comme à ceux de son défunt mari. Meyer Amschel n’avait-il pas, toute sa vie, gardé pour lui que le strict nécessaire, réinvestissant tous ses profits dans ses affaires ? Par conviction mais aussi par prudence – l’histoire du juif de cour Joseph Süss Oppenheimer, pendu en public dans une cage pour s’être enrichi trop vite, restait dans toutes les mémoires –, les Rothshild vécurent modestement. Pour Meyer Amschel et Guttle, la fidélité aux origines passait avant tout le reste.   Le nom même de Rothschild n’avait-il pas été emprunté par un lointain ancêtre de Meyer Amschel à une petite maison située au sud de la Judengasse et appelée Zum Roten Schild (A l’Ecusson Rouge) ? Rien ne pouvait mieux symboliser le poids des racines que ce patronyme qui liait à jamais les Rothschild au ghetto juif de Francfort…

L’histoire de Meyer Amschel Rothschild est celle d’un homme qui, à force de travail et d’intelligence, malgré les humiliations de toutes sortes, parvint à se hisser au-dessus de sa condition et à s’imposer comme un intermédiaire financier incontournable au service des familles princières de son époque. Son destin est étroitement lié à celui d’un homme aussi capricieux que vil, débauché et âpre au gain : Guillaume IX, landgrave de Hesse. Lorsqu’il naît en 1744 au cœur du quartier Juif de Francfort, rien ne prédestine Meyer Amschel à l’étonnant destin qui sera le sien. Son père, Amschel Moses Rothschild est un modeste changeur qui fait également commerce de soieries. Quatrième enfant d’une famille qui en compte huit, le jeune Meyer reçoit une éducation juive traditionnelle. Dès son plus jeune âge, il est impliqué dans les affaires de la famille. La grande foire qui se tient chaque automne à Francfort et pendant laquelle les juifs sont autorisés à commercer lui permet de s’initier très tôt aux opérations de change des monnaies. Elle éveille également en lui une passion qui sera à l’origine de sa fortune : la numismatique. Dès avant son douzième anniversaire, Meyer Amschel est capable, d’un simple coup d’œil, de reconnaître une pièce et de déterminer son origine et son poids. Ce savoir va bientôt lui être très utile…

La mort de son père, en 1755, suivie un an plus tard par celle de sa mère, bouleverse le destin du jeune homme. Grâce à des relations familiales, Meyer Amschel est placé en apprentissage dans la compagnie bancaire de Wolf Jacob Oppenheim à Hanovre. Disposant de succursales dans toute l’Allemagne, les Oppenheim sont les juifs de cour les plus réputés d’Europe. Le phénomène des Juifs de cour est alors une spécificité de l’Allemagne. Dans ce pays émietté en une multitude de principautés, les familles régnantes rivalisent de luxe et de faste. Mais pour acheter bijoux, habits élégants et autres produits raffinés, il leur faut obtenir toujours plus de crédit. Faute de système bancaire, c’est vers les juifs qu’ils se tournent. Grâce à leurs réseaux familiaux, ceux-ci deviennent les fournisseurs attitrés des princes allemands dont ils financent toutes les extravagances. Lorsqu’il revient à Francfort en 1763, après un apprentissage de sept ans, Meyer Amschel Rothschild a beaucoup appris et peaufiné son profil d’expert en numismatique. A Hanovre, il a également noué des liens d’affaires avec un proche du konprinz Guillaume, futur landgrave de Hesse et grand collectionneur de monnaies anciennes devant l’Eternel. Les premiers contacts entre les deux hommes ont lieu en 1765, à l’occasion de la foire de Francfort où Guillaume s’est rendu. Pendant quatre ans, Meyer Amschel Rothschild, qui s’est installé à son compte et qui exerce tout à la fois le métier de marchand d’antiquités, médailles et bibelots et celui de changeur, ne ménage pas ses efforts pour nourrir la passion de son client, espérant bien « décrocher » le titre très envié de « facteur de cour », c’est-à-dire de fournisseur officiel de la maison de Hesse. Un sésame dont il sait qu’il lui ouvrira bien des portes et qu’il lui permettra surtout de se hisser au-dessus de sa condition. Un facteur de cour n’a-t-il pas le droit de sortir quand il le veut du ghetto ? Le pas est franchi en 1769. Cette année-là, Meyer Amschel Rothschild fait son entrée dans le monde très restreint des juifs de cour. Sa nouvelle position lui assure d’emblée une nouvelle clientèle parmi les grandes familles princières d’Allemagne.

Entre Meyer Amschel et Guillaume, une longue histoire commence, faite de complicités, d’intérêts liés et d’humiliations répétées. Devenu landgrave de Hesse à la mort de son père, Guillaume est l’un des princes les plus riches d’Allemagne. Cet homme obèse, capricieux, débauché et méfiant, est aussi l’un des plus acharnés à s’enrichir. Pendant des années, reclus dans l’arrière-cour humide de sa maison de la rue des Juifs, aidé de sa femme Guttle qu’il a épousée en 1770, Meyer Amschel Rothschild se contente de lui vendre des médailles et des bibelots. S’il reconnaît volontiers les compétences de son facteur de cour, Guillaume n’est en effet pas prêt pour autant à lui confier la gestion du moindre thaler de son immense fortune, assurée pour l’heure par quelques grands Juifs de cour. Le vrai tournant a lieu en 1776 lorsque Guillaume vend à son cousin le roi d’Angleterre un contingent de soldats destinés à faire office de chair à canon dans la guerre que mène la Grande-Bretagne contre ses colonies d’Amérique. La vente de soldats est alors une spécialité des principautés d’Allemagne qui trouvent là un moyen de s’enrichir à bon compte. Pour Guillaume de Hesse, l’opération est particulièrement juteuse. Mais il lui faut assurer la conversion des lettres de change en monnaie locale, une opération délicate qui suppose d’échelonner la vente des lettres afin d’éviter, par un afflux trop brutal, d’en déprécier la valeur. C’est la grande chance de Meyer Amschel Rothschild que de se voir confier cette négociation. C’est également le début de sa fortune.

Dans l’affaire, il est un homme qui joue un rôle essentiel. Fils d’un valet, Carl Friedrich Buderus est devenu l’homme de confiance de Guillaume dont il dirige l’administration du Trésor. A plusieurs reprises, Meyer Amschel lui a donné des conseils pour accroître sa propre fortune. Convaincu de ses talents financiers et bien décidé à en profiter lui-même, Buderus multiplie les interventions auprès du landgrave de Hesse pour qu’il confie à son facteur de cour la négociation de la totalité de ses billets de change. Guillaume hésite longtemps, soumettant Rothschild à des enquêtes aussi minutieuses qu’humiliantes, lui faisant miroiter des fructueuses opérations avant, au dernier moment, de reprendre sa parole, ne cédant que peu à peu, lettre de change par lettre de change. Ce n’est qu’en 1807 que Meyer Amschel parvient à évincer tous ses concurrents et à s’imposer comme le financier exclusif de la maison de Hesse. Rien de plus étonnant que cet attelage Buderus-Rothschild, soudé par l’intérêt et qui ne se départira jamais de la plus scrupuleuse honnêteté vis-à-vis de Guillaume de Hesse, ne reculant devant aucun sacrifice pour accroître ou sauvegarder sa fortune. Lorsque les armées de Napoléon occuperont la Hesse en 1806, on verra ainsi Meyer Amschel Rothschild se démener, avec Buderus, pour cacher les trésors du Landgrave. Interrogé à plusieurs reprises par la police impériale, Rothschild ne trahira jamais celui qu’il considère comme son bienfaiteur.

C’est à ce moment, dans les premières années du XIXème siècle, que Mayer – il a fini par changer le e de son prénom par un a afin de le germaniser – Amschel Rothschild devient un financier de premier plan. En affaires avec plusieurs familles princières, pour lesquelles il collecte et place des fonds dans toute l’Allemagne, il s’est lancé dans la négociation des emprunts publics, gagés par des obligations d’Etat. Banquier, Mayer Amschel est également devenu négociant en laine, coton et farines, une activité pour laquelle il a loué des entrepôts en dehors du ghetto. Sa prospérité doit beaucoup au clientélisme et aux portes que lui a ouvertes Guillaume de Hesse. Elle doit également beaucoup à son acuité, à sa rapidité de jugement, à son honnêteté et aux conditions avantageuses faites à ses commanditaires.  Dès le début du XIXème siècle, l’ancien négociant en médailles et pièces jouit d’une réputation flatteuse dans toutes les cours d’Allemagne. Les princes apprécient sa discrétion, son savoir-faire et l’assurance avec laquelle, sans se tromper, il jongle avec les thalers. Avec lui, l’argent des princes voyage beaucoup, à la recherche du meilleur rendement, que ce soit en Allemagne ou à Londres, la principale, place financière de l’époque. Cet élargissement de l’horizon des affaires de Meyer Amschel eût été impossible sans le concours de ses cinq fils, qui sont autant de relais et avec lesquels un contrat d’association est passé en 1810. C’est l’acte de naissance de la compagnie Mayer Rothschild et Fils, l’ancêtre de toutes les entreprises de la famille. C’est également le point de départ d’un formidable projet dynastique qui réserve aux seuls fils – à l’exclusion des filles et des gendres – la propriété des parts de l’affaire qu’ils ne pourront librement céder. A la génération suivante, les fils de Mayer  Rothschild essaimeront dans toute l’Europe, donnant corps à la vision internationale qui était déjà celle de leur père. Pour l’heure, c’est Nathan, l’aîné, installé à Londres, qui constitue le principal point d’appui de Mayer Amschel. Chargé de placer les fonds des princes allemands, il expédie à son père, malgré le blocus continental établi par Napoléon pour asphyxier la Grande-Bretagne, des lots entiers de marchandises anglaises – notamment des vêtements – revendus ensuite dans toutes les cours d’Allemagne et qui servent, entre autres, à équiper l’armée autrichienne. C’est encore Nathan qui, en 1811, propose ses services au gouvernement britannique pour acheminer clandestinement 800 000 livres en or à l’armée de Wellington, bloquée au Portugal faute d’argent. Débarqué clandestinement dans les ports de la Manche, l’or est acheminé en toute discrétion par Jacob, le fils cadet de Mayer Amschel – le futur James, fle ondateur de la branche française de la famille – le tout au nez et à la barbe des Français. « J’ai la certitude qu’un Francfortois qui est maintenant à Paris et qui se nomme Rotschild (sic) est principalement occupé à faire passer des guinées de la côte d’Angleterre à Dunkerque… » ne peut que constater Mollien, ministre du Trésor de Napoléon, dans une lettre à l’Empereur, sans pouvoir apporter le moindre commencement de preuve. Nul doute qu’à Francfort, Mayer Amschel ait suivi de très près ces opérations à haut risque. D’autant que cette opération n’est pas la seule que mène la dynastie naissante. Elle prête également aux Autrichiens, aux Prussiens et aux Russes, les aidant ainsi dans leur combat contre Napoléon. Elle sera largement payée de retour après la chute de l’Empereur en 1815. Mais Nathan ne verra pas cette époque. Il meurt en septembre 1812 après avoir pris froid lors de la promenade qu’il  effectue chaque soir pour se détendre. C’est à ses cinq fils qu’il appartiendra de porter haut le nom de Rothschild à travers toute l’Europe.

 

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