Descendant d’Américains restés fidèles à la couronne d’Angleterre pendant la guerre d’indépendance, Samuel Cunard fut le véritable créateur des voyages transatlantiques, donnant le ton à toutes les compagnies qui virent le jour.

En juillet 1840, le Britannia, un vaisseau à vapeur de 1150 tonneaux venant d’Angleterre, fait son entrée dans le port de Boston après une traversée de treize jours. A son bord, des sacs de courrier et quelques passagers, sans doute pas mécontents de toucher enfin terre. Parmi eux, un homme élégant au visage mangé de favoris semble particulièrement satisfait. De fait, Samuel Cunard a toutes les raisons de marquer son contentement. A 53 ans, propriétaire du Britannia – et de trois autres vapeurs – il vient d’établir, pour le compte de sa Majesté le Roi d’Angleterre, l’une des premières liaisons maritimes à vapeur entre l’Europe et les Etats-Unis. Une nouvelle ère commence : celle des Transatlantiques à laquelle le nom de Cunard est à jamais associé. Un nom que des paquebots aussi mythiques que le Queen Mary, le Queen Elisabeth, le Mauritania ou le Lusitania rendront célèbre dans le monde entier…

L’histoire de Samuel Cunard, premier véritable « entrepreneur des mers » doit beaucoup à la fidélité dont lui et sa famille firent preuve envers la couronne d’Angleterre lors de la guerre d’Indépendance américaine. Sans cette loyauté et la reconnaissance qu’elle valut à son fondateur, la Cunard Line n’aurait en effet sans doute jamais vu le jour. Ce n’est pourtant  ni aux Etats-Unis, ni au Canada, patrie d’adoption des Cunard, ni même en Grande-Bretagne que commence l’histoire de la famille mais en Allemagne, plus précisément à Crefeld, une ville située près de la frontière des Pays-Bas. A la fin du XVIIème siècle, l’arrière grand-père de Samuel Cunard, Thones Kunders, y exerce le métier de teinturier.  Plus tard, une fois installée aux Etats-Unis, la famille changera son nom en Cunrad avant d’adopter définitivement le patronyme de Cunard, mieux adapté à son pays d’accueil. Quacker, Thones Kunders doit en effet s’embarquer en 1683 pour les Etats-Unis afin d’échapper aux persécutions  dont sa communauté est régulièrement victime. Installés à Philadelphie, les Cunard y font souche. Selon la légende familiale, Thones Kunders aurait fait fortune en trouvant par hasard, en labourant son champs, un sac rempli de pièces d’or qui lui aurait permis d’acheter de vastes terrains autour de Philadelphie. Transmise de génération en génération, bientôt connue de tous, l’histoire donna naissance au mythe de la « chance des Cunard » que les rivaux de Samuel Cunard ne cessèrent plus tard de mettre en avant pour expliquer ses succès. Quoiqu’il en soit, au milieu du XVIIIème siècle, les Cunard font figures de cultivateurs prospères, bien intégrés dans leur pays d’accueil.

C’est alors que survient la guerre d’Indépendance américaine. Opposés à toute forme de violence, les Quackers refusent de prendre les armes contre leur souverain légitime, le roi d’Angleterre. Persécutés par les Insurgents, les Cunard décident de quitter Philadelphie pour New-York puis, après la chute de la ville, de s’installer en Nouvelle-Ecosse (Canada) où affluent tous ceux qui entendent rester fidèles à l’Angleterre. Abraham Cunard, le père de Samuel, y arrive en 1783. La même année, il se marie et s’installe à Halifax où il trouve une place de contremaître charpentier dans un chantier de l’armée anglaise. C’est là que vient au monde, en 1787, Samuel, fils aîné d’une famille qui comptera dix enfants.

La jeunesse du futur empereur des mers est difficile.   Affligé d’une mère alcoolique dont le comportement fait scandale, il supplée à l’absence de son père qui se réfugie dans le travail et accumule une confortable fortune en achetant et revendant des terrains  en les faisant lotir. Responsable de sa mère et de ses frères et sœurs dont il surveille l’éducation, Samuel Cunard est un adolescent secret, austère, prématurément mûri et qui rêve d’une vie familiale « normale ». Quand il n’est pas à la maison, il enchaîne les petits boulots, vendant un jour, sur les marchés, les produits de la ferme familiale, trouvant le lendemain à s’employer sur les docks d’Halifax., fasciné, déjà, par la mer et les bateaux. A 17 ans, décidé à assurer son avenir, son père lui trouve une place chez un gros courtier maritime de Boston. Il en revient quatre ans plus tard, riche d’une solide expérience et surtout, avec une idée en tête : fonder sa propre société de commerce maritime.  C’est chose faite en 1809 : cette année-là, avec son père, il crée la firme Cunard & Fils qui fait office d’agent de la Compagnie Anglaises des Indes Occidentales. La guerre qui éclate en 1812 entre les Etats-Unis et la Grande-Bretagne,  fait la fortune d’Abraham et de son fils : alimentant les troupes et la marine anglaises basées à Halifax en farine, viande, maïs, poix et goudron, pratiquant allègrement la contrebande le long des côtes américaines, les deux hommes achètent plusieurs voiliers. En 1815, lorsque son père se retire des affaires, la firme, rebaptisée Samuel Cunard & Company, possède déjà une flotte importante et de vastes entrepôts à Halifax. En 1825, elle est désignée comme correspondant de la Compagnie Anglaise des Indes Orientales et obtient le monopole de l’importation du thé de Chine pour le Canada. Ce commerce restera pendant des années la principale source de revenus de Samuel Cunard.

Cette position privilégiée, Samuel Cunard l’a obtenue en grande partie grâce aux liens qu’il entretient depuis des années avec les autorités anglaises d’Halifax et sa fidélité jamais démentie envers la couronne. En ce milieu des années 1820, l’homme est devenu un notable. Marié depuis 1815, bientôt père de neuf enfants, sur lesquels il veille attentivement – souvenir de sa jeunesse ! –, correspondant de plusieurs banques et maisons de commerce anglaises, il habite une confortable demeure dans les environs d’Halifax où il reçoit beaucoup, notamment le gouverneur d’Halifax et les officiers de la Royal Navy, alternant ses devoirs d’homme du monde éduqué et vivant à l’anglaise et son rôle de père qui lui tient particulièrement à cœur.  Membre de l’assemblée d’Halifax, il est alors l’un des principaux négociants de cette enclave britannique en terre américaine dont la population est constituée en majorité de militaires. C’est à ce titre qu’en 1830, ses confrères viennent lui proposer de construire et de gérer en commun un bateau à vapeur dédié au trafic le long des côtes du Canada.  A une époque où la marine à voile domine encore largement les mers et où la vapeur n’en est qu’à ses débuts, l’idée est audacieuse… trop peut-être ! En 1833, le vapeur, techniquement peu fiable et surtout peu rentable, doit être vendu aux enchères.

Cet échec, pour autant, ne détourne pas Samuel Cunard de ce mode de propulsion dont il pressent l’avenir. Dans les années 1830, il se porte même acquéreur, en pleine propriété cette fois, de deux vapeurs qu’il spécialise dans le transport local de marchandises et de courrier. L’opportunité de passer à la vitesse supérieure lui est offerte en 1838. Cette année-là, le gouvernement britannique lance en effet un appel d’offres en vue de soumissionner le transport de courrier entre l’Angleterre et le Canada. Sur le moment, une seule compagnie se met sur les rangs : la Great Western Steam Ship Company. Créée quelques années plus tôt par des intérêts anglais et basée à Liverpool, elle s’est spécialisée dans le transport des marchandises et des passagers de part et d’autre de l’Atlantique, devenant ainsi l’une des toutes premières compagnies maritimes de l’histoire. Mais à Londres, l’accord ne parvient pas à se faire entre l’Amirauté et les dirigeants de la compagnie.  La rupture des négociations, dans les derniers jours de 1838, convainc Samuel Cunard de tenter sa chance. Dans l’affaire, le négociant agit autant par intérêt – il veut élargir le rayon d’action de ses activités en capitalisant sur son expérience – que par patriotisme, les marchands de New-York ayant pris une longueur d’avance dans la mise en place de lignes maritimes régulières entre l’Europe et les Etats-Unis. En janvier 1839, il s’embarque donc pour la Grande-Bretagne. A l’Amirauté, où il compte de nombreuses relations et où ne serait pas fâché de confier le transport du courrier à un Canadien « fidèle », il propose d’emblée de créer une liaison maritime hebdomadaire entre l’Angleterre et l’Amérique du Nord et, pour cela, de construire quatre vapeurs. Les Anglais n’en demandent pas tant dont le cahier des charges imposait initialement deux vaisseaux et une liaison mensuelle ! L’audace de cette offre vaut en tout cas à Samuel Cunard d’être choisi. Les mois suivants, Samuel Cunard les passe à Glasgow à surveiller la construction de ces quatre bateaux, confiée au déjà célèbre ingénieur maritime Robert Napier, à réunir les fonds et à trouver des associés pour la compagnie qu’il vient de créer : la Cunard Line. En juillet 1840, le vapeur Britannia accomplit sa première traversée. Les trois autres vapeurs – l’Acadia, le Caledonia et le Columbia – suivent bientôt.

Commence alors l’heure des mécomptes. Car Cunard a vu trop grand, beaucoup trop grand même, oubliant tout simplement les difficultés de la navigation en hiver.       A l’issue des premières traversées, il faut se rendre à l’évidence : l’opération n’est absolument pas rentable, malgré la présence de quelques passagers qui paient fort cher leur passage.  Acculé, quasiment en faillite – il doit même vendre sa maison –, victime de la suspicion des banques, Samuel Cunard ne trouve son salut qu’en renégociant à plusieurs reprises les termes de son contrat avec le gouvernement anglais, en faisant entrer de nouveaux associés dans la Cunard Line et en jouant à fond la carte du transport de passagers. Au début des années 1840, la compagnie a enfin trouvé son équilibre. La disparition en 1841, quelque part dans l’Atlantique Nord, avec une centaine de passagers à son bord, du President, un vapeur lancé par des rivaux anglais, joue également beaucoup dans le redressement de la Cunard Line en lui assurant un quasi-monopole pendant plusieurs mois.

C’est alors, dans les années 1840, que celle-ci prend définitivement le pas sur ses concurrentes – la Collins Line, la White Star et l’Inman – et acquiert la réputation qui restera la sienne pendant des décennies :  celle d’une compagnie dont les bateaux sont aussi sûrs et réguliers que confortables. De fait, le premier sinistre d’envergure ne se produira qu’en…1915 lorsque les sous-marins allemands enverront par le fond le paquebot Lusitania, contribuant ainsi à jeter les Etats-Unis dans la première Guerre mondiale. Décidé à se donner une image de qualité, Samuel Cunard a particulièrement soigné le design de ses bateaux, à la fois sobre, élégant et racé. Mais c’est surtout par les aménagements intérieurs que la Cunard Line se distingue : dans les cabines et les salons, l’élégance, le bon ton à l’anglaise, voire le luxe pur et simple sont de mise. Le service à bord est impeccable. Rompant avec les pratiques encore anarchistes de ses concurrents, Samuel Cunard et son bras droit, David Mac Iver, ont en effet édicté des règles très sévères à l’intention du personnel de bord : repas servis à heure fixe et en plusieurs services, draps et linges de toilette changés tous les jours, tapis des cabines battus tous les deux jours, chaussures et bottes des passagers cirées chaque nuit… Une bonne partie des standards qui seront ensuite adoptés à bord de tous les transatlantiques ont été établis par Samuel Cunard. Elle vaut à la Cunard Line d’attirer une clientèle de qualité.

A la fin des années 1840, la Cunard Line possède déjà une quinzaine de vapeurs qui, en toutes saisons, traversent l’Atlantique dans les deux sens, reliant les principaux ports du Canada et des Etats-Unis à la Grande-Bretagne et à l’Europe. L’affaire est gérée depuis Halifax, siège de la compagnie, et l’Angleterre où réside David Mac Iver et où sont construits les bateaux. Le recrutement des commandants et de l’équipage, la maintenance des bateaux et l’approvisionnement à bord suivent des procédures très précises, à la hauteur de la réputation de la compagnie. Dans ce domaine également, la Cunard Line innove. Depuis 1846, cette dernière assure aussi, outre le transport des passagers, le service postal entre New-York et l’Angleterre. De cette victoire, qu’il a remportée sur ses concurrents américains, Samuel Cunard n’est pas peu fier : elle souligne la réputation d’efficacité et de ponctualité qui s’attache à sa compagnie et désormais reconnue par tous. A 59 ans, l’homme a commencé à prendre un peu de recul, confiant la gestion quotidienne de la compagnie à ses fils et à ses associés pour mener la vie d’un « gentleman farmer » à l’anglaise.  La plupart de son temps, il le passe désormais près de Londres où il a acquis une belle demeure de style rustique. Veuf depuis 1828 et non remarié, il a fait de cet endroit le lieu de rendez-vous pour toute sa famille. Ses filles, dont il est particulièrement fier, y font office de maîtresses de maison, recevant en son nom les notables du lieu.  Lui-même se passionne pour la botanique, l’horticulture et la géographie, ce qui lui vaut d’être accueilli au sein de la très prestigieuse Société Royale de Géographie. En 1859, en reconnaissance des services rendus, il est anobli par la reine Victoria. Il sera désormais Sir Samuel Cunard. Lorsqu’il meurt à Londres en 1865, les navires de la Cunard Line sont les maîtres incontestés de l’Atlantique.

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