Ils pouvaient bien le traiter de fou, il en était sûr : il y avait du pétrole là-dessous ! A quelques kilomètres de Beaumont, petite bourgade du sud du Texas, la colline de Spindletop n’était qu’un gigantesque réservoir d’or noir ! Il suffisait, pour s’en convaincre, de voir le gaz s’échapper en sifflant lorsque l’on perçait un petit trou dans le sol. De ce phénomène, lui, Patillo Higgins, avait été témoin. C’est pour cela qu’il y croyait dur comme fer…

Le pétrole. Il serait l’ultime pierre de sa rédemption. Car Patillo Higgins, pendant longtemps, n’avait pas eu de chance. Né en 1863 dans un trou perdu du Texas, placé très jeune comme apprenti dans la petite armurerie de son père, il avait mal tourné. Bagarreur, alcoolique, raciste, il avait fini par être entraîné dans une bataille rangée où un shérif avait été tué et où lui-même avait perdu un bras. Acquitté, il avait commencé une vie errante entre la Louisiane et le Texas, jusqu’à ce jour de 1885 où, entrant par hasard dans une église baptiste, il avait été littéralement touché par la grâce. Depuis cette date, installé à Beaumont comme fabricant de briques, il vivait une vie exemplaire, sans sexe ni alcool. Sa réputation était telle que les bonnes familles de la ville n’hésitaient pas à lui confier leurs filles pour de saintes promenades dans les collines environnantes. C’est ainsi qu’il était tombé par hasard sur le mamelon de Spindletop. Si, comme il en était sûr, l’endroit contenait du pétrole, sa vie prendrait un tour entièrement nouveau. Il ne serait plus simplement un saint homme. Il serait aussi un homme riche…

En cette première moitié des années 1890, l’or noir n’est pas tout à fait inconnu au Texas. En 1866, un petit gisement a été mis à jour dans l’est de l’Etat. Pour tous ceux qui gravitent dans le monde du pétrole, cette découverte ne signifie rien : aux yeux du plus grand nombre en effet, il n’y a pas de pétrole au Texas. Higgins, lui, est convaincu du contraire. Tout à son idée, il crée en 1892 la Gladys City Oil, Gas and Manufacturing Company, avec, pour seul actif, un magnifique papier à lettre orné d’une demi-douzaine de derricks ! A la fin de l’année suivante, après une campagne de forages menée sans moyens et dans le plus grand désordre, la colline de Spindletop n’a toujours pas livré la moindre goutte de pétrole. Higgins, pourtant, ne renonce pas. Cette même année 1893, en creusant pour chercher de l’eau, un entrepreneur de Corsicana, une petite cité du nord du Texas, a en effet percé une grosse poche d’huile, faisant mentir les professionnels et provoquant une première ruée vers l’Etat. Avec 300.000 barils par an environ, le gisement de Corsicana n’a rien à voir avec les fabuleux champs de Pennsylvanie découverts par Drake en 1859 et qui, à ce moment encore, assurent l’essentiel de la production d’or noir dans le monde. Mais cette découverte, Higgins en est convaincu, est un signe du ciel…

Six années encore vont s’écouler, pendant lesquelles Higgins dépense jusqu’à son dernier cent pour creuser la colline. En 1899, quasi ruiné, il se résout à faire paraître une annonce dans les journaux pour rechercher un partenaire capable de financer l’opération. La seule personne est celle d’Anthony F. Lucas. Ancien officier dans la marine de guerre autrichienne, installé aux Etats-Unis depuis quelques années, cet ingénieur de formation a acquis une bonne expérience du forage des dômes de sel. Après avoir négocié avec Higgins un accord qui lui donne la quasi-totalité des bénéfices sur les découvertes à venir, Lucas se met au travail. Mais il doit lui aussi se rendre à l’évidence : s’il y a du pétrole à Spindletop, il n’a pas les moyens de le trouver. C’est alors qu’il se décide à contacter, à Pittsburgh, John Galey et James Guffey…

Dans le petit monde du pétrole, le duo est célèbre. Le premier, John Galey, est un authentique foreur, un aventurier du pétrole capable, dit-on, de flairer l’or noir à des kilomètres à la ronde. James Guffey est plus flamboyant. Avec ses longs cheveux blancs, ses vestes aux couleurs éclatantes, son haut de forme et sa cravate Windsor, il ressemble davantage à un dandy qu’à un chercheur de pétrole. En 1880, les deux hommes se sont associés comme promoteur de transactions pétrolières. C’est notamment eux qui, en 1893, ont aidé au démarrage du gisement de Corsicana avant de revendre leurs parts, engrangeant au passage de confortables bénéfices. La description que leur fait Anthony F. Lucas de la colline de Spindletop les intéresse au plus haut point. John Galey ne prétend-il pas, malgré la distance, sentir le pétrole à plein nez ? 300.000 dollars : telle est la somme que James Guffey estime devoir être investie sur place. N’ayant pas lui-même cet argent, il décide de se tourner vers une vieille connaissance de son père : Thomas Mellon. L’heure du grand capital a sonné.

Agé de quatre-vingt-sept ans, Thomas Mellon est alors l’un des hommes les plus riches et les plus respectés des Etats-Unis. Né en Irlande en 1813, il est arrivé aux Etats-Unis en 1818. Installés comme fermiers à Pittsburgh, ses parents ont travaillé dur, économisant le moindre sou pour acquérir de nouvelles parcelles de terre. En 1830, ayant accédé à une certaine aisance, le père de Thomas a entamé des négociations avec un voisin afin de lui racheter sa ferme et de la donner à son fils. L’histoire raconte que celui-ci aurait couru à travers champs et rejoint son père au moment où il s’apprêtait à signer la transaction pour lui dire qu’il ne souhaitait pas travailler la terre, mais poursuivre des études. Ayant un jour été reçu chez des notables, le jeune Thomas s’était en effet juré de devenir quelqu’un… Après un diplôme en droit, il est devenu avocat à Pittsburgh, puis s’est fait élire juge de la ville en 1850. Dix ans plus tard, en 1870, après avoir investi son argent dans des secteurs industriels porteurs et gagné beaucoup d’argent, cet homme méthodique, à la rigueur proverbiale, ouvre sa propre banque : T. Mellon & Sons. Trente ans plus tard, c’est l’une des banques d’affaires les plus réputées des Etats-Unis.

Lorsque, en ce jour de 1900, James Guffey s’en vient trouver Thomas Mellon, cela fait une bonne vingtaine d’années déjà que le patriarche a transmis les clefs de la banque à ses deux fils, Richard et Andrew William, futur secrétaire d’Etat au Trésor. Au sein de l’établissement, les affaires pétrolières sont plus particulièrement suivies par leur neveu, William Larimer Mellon. Né en 1868, ce jeune prodige de la finance a toujours été fasciné par l’or noir. L’excitation du risque et la perspective de gains immenses l’ont poussé à créer, à dix-neuf ans, sa propre compagnie pétrolière, revendue très cher, en 1895 à la Standard Oil de Rockfeller. Depuis cette date, la banque familiale dirigée par ses oncles a pris des participations dans plusieurs gisements américains. Chargé du dossier Spindletop, William Larimer accepte d’investir 300.000 dollars dans le projet. Mais à deux conditions : que Patillo Higgins soit définitivement écarté et que la part d’Anthony F. Lucas soit substantiellement réduite. Maigrement dédommagé, Higgins créera par la suite plusieurs autres sociétés pétrolières et finira ruiné après avoir épousé, à quarante-cinq ans, sa fille adoptive de dix-huit ans, provoquant un immense scandale. Il mourra en 1955, oublié de tous…

A l’automne 1900, fort de l’appui de James Guffey et des Mellon, Anthony F. Lucas reprend ses forages à Spindletop. Le 10 janvier 1901, alors que le trépan s’est enfoncé de 300 mètres, l’invraisemblable se produit : la colonne de tubes de forage pesant plusieurs tonnes se brise en mille morceaux tout en désagrégeant la structure du derrick. Un puissant jet de gaz et d’huile projette en l’air d’énormes blocs de rochers. Le spectacle est terrifiant, inoubliable pour ceux qui y assistent. Alors qu’à Corsicana le puits produisait 30 barils par jour, ce sont plusieurs dizaines de milliers de barils qui jaillissent en geyser de la colline de Spindletop. En ce début d’année 1901, l’ère du pétrole texan vient de commencer. Un pétrole surabondant, qui n’a pas fini de couler _ l’Etat reste encore aujourd’hui la principale zone de production aux Etats-Unis _ et qui a des conséquences incalculables sur tout le secteur pétrolier. C’est en effet au Texas que naissent les principales compagnies pétrolières américaines, notamment la Texas Company (future Texaco), la Gulf Oil (fusionnée plus tard avec Chevron), la Sun Oil et la Humble (future Exxon). C’est au Texas également que sont construits dès avant 1914 les plus grosses raffineries et le réseau de pipelines le plus dense au monde. Mais le pétrole texan révolutionne également l’industrie américaine dans son ensemble. De qualité médiocre, il ne convient pas en effet pour l’éclairage, premier débouché de l’or noir à ce moment. A défaut, il est utilisé massivement dans l’industrie et les transports ferroviaires en lieu et place du charbon. C’est au Texas que débute la conversion massive de l’industrie du charbon vers le pétrole.

A Beaumont en attendant, c’est la ruée. En trois mois, la population de la ville passe de 10.000 à 60.000 personnes. Le dimanche qui suit la découverte, 15.000 personnes débarquent d’un coup du train ! Faute de place, d’immenses villages de tentes sont dressés aux abords de la cité. Un terrain d’un hectare qui se négociait auparavant 20 dollars en vaut désormais plus de 1 million ! La ville consomme à elle seule plus de la moitié du whisky bu dans tout l’Etat ! Cabarets, saloons, hôtels et entrepôts poussent comme des champignons. Dans certains établissements, les bains se prennent par trois afin d’économiser l’eau. Beaumont a ses malchanceux, foreurs victimes de la pagaille ambiante ou d’une rixe fatale. Elle a aussi ses célébrités. Parmi elles, trois prostituées de haut vol dont le nom est passé à la postérité : Hazel Hoke, Myrtle Bellevue et Jessie George. Pour passer vingt minutes avec l’une d’elles, les gens sont prêts à faire la queue des heures durant. Certains font même fortune en revendant leur place ! Entre les trois dames, c’est à celle qui alignera le plus de clients, jusqu’à vingt-cinq dans les bons jours !

Devenu l’âme de l’affaire, James Guffey se pavane désormais en ville. Il est vrai que l’ancien dandy est devenu immensément riche et fait figure de célébrité à Beaumont, qui l’honore comme un héros national. En 1901, il a racheté les parts de Galey et de Lucas dans les champs de Spindletop et fondé la JM Guffey Petroleum Company, dont la banque Mellon est un important actionnaire. L’entreprise a pour principal client la Standard Oil de Rockefeller dont les bateaux font chaque jour le voyage jusqu’au Texas. Elle livre également la Shell de Marcus Samuel, qui souhaite diversifier ses ressources pétrolières. Avec l’industriel anglais, Guffey a négocié un accord qui lui garantit la reprise de la moitié de sa production pendant quinze ans au prix de 25 cents le baril. De quoi engranger d’énormes bénéfices…

Mais c’est compter sans les aléas de la production. A la fin de l’année 1902, au terme d’un an et demi d’une exploitation forcenée, le débit de Spindletop s’effondre littéralement : 10.000 barils par jour contre plus de 45.000 auparavant ! Une très mauvaise nouvelle pour Guffey, qui ne peut plus honorer les commandes de Marcus Samuel et amortir ses dépenses d’investissements. A Pittsburgh, siège de la Banque Mellon, on s’inquiète. Et si tout l’édifice dans lequel l’établissement a investi plusieurs millions de dollars s’effondrait ? Autour du patriarche Thomas et de ses fils, un conseil de guerre décide l’envoi immédiat sur place de William Larimer Mellon. Celui-ci a vite fait de se faire une religion : il faut, dit-il, changer la direction et développer un grand ensemble pétrolier intégré. Depuis Beaumont où il s’est installé, William Larimer Mellon réorganise de fond en comble l’affaire. Edification d’une gigantesque raffinerie à Port Arthur, sur le golfe du Mexique, construction d’un pipeline de 700 kilomètres reliant cette dernière aux champs pétrolifères récemment découverts dans l’Oklahoma et qui viennent compenser le déclin de Spindletop, mise en place d’un appareil commercial performant. Des sommes considérables sont investies. Dans le même temps, William Larimer Mellon s’emploie à renégocier les accords avec Marcus Samuel. C’est chose faite dès 1904.

En 1907, l’ancienne Guffey Petroleum Company est rebaptisée Gulf Oil Corporation. Placé à la tête de l’entreprise, William Larimer Mellon écarte sans ménagement James Guffey, dédommagé avec un chèque de 3 millions de dollars. Comme Patillo Higgins, Guffey finira ruiné et couvert de dettes. Avec les Mellon, le pétrole texan entre définitivement dans l’ère industrielle, une ère où les découvreurs n’ont plus leur place. Jusqu’à sa fusion avec Chevron, en 1984, la Gulf Oil devait s’imposer parmi les toutes premières compagnies pétrolières américaines, s’implantant aux Etats-Unis, au Canada, au Venezuela et au Moyen-Orient et créant dès les années 1920 l’un des premiers réseaux de stations-service de l’histoire.

 

 

 

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