Il fait partie intégrante de la légende américaine au même titre que la Winchester ou la mitraillette Thomson. Popularisé par le Western hollywoodien, le « Colt » est devenu à lui tout seul un symbole : celui de la conquête de l’Ouest, du cow-boy à la gâchette facile et des guerres indiennes. Prémonition ou génie du marketing avant l’heure ?  De son vivant déjà son inventeur, Samuel Colt, sut habilement ancrer le revolver dans la grande saga des Etats-Unis en formation : dès les années 1850, placards et encarts publicitaires illustrés vantèrent ainsi, à la manière de nos images d’Epinal, les extraordinaires services rendus pas les armes Colt aux trappeurs, colons, soldats et autres aventuriers de l’Ouest, contribuant à l’émergence du mythe et à l’identification de l’arme avec toute une Nation. Mieux ! En se faisant surnommer le « colonel » alors qu’il n’avait jamais mis les pieds sur un champ de bataille ni endossé le moindre uniforme, l’inventeur devenu industriel entoura sa propre personne d’un halo de légende qui fit beaucoup pour la notoriété de ses armes. Après sa mort prématurée en 1862, à 48 ans, sa veuve Elizabeth, devenue l’une des femmes les plus en vues du Connecticut, entretint scrupuleusement le mythe, multipliant mémoriaux et monuments – églises, écoles, statues… – à la mémoire de son défunt mari.

Et pourtant, sa vie n’a rien de légendaire qui fut même longtemps des plus chaotiques. Samuel Colt naît le 19 juillet 1814 à Hartford, une petite ville du Connecticut. Son père, Chistopher,  est un homme sans grande envergure. Fils d’un modeste forgeron installé dans le Massachusetts, il a tenté à plusieurs reprises de se lancer dans le négoce pour son propre compte, essuyant à chaque fois de cinglants échecs. Sa chance est d’avoir épousé Sarah Caldwell. La mère de Samuel Colt est en effet la fille de l’une des plus grosses fortunes d’Hartford, le major John Caldwell, qui a amassé plusieurs centaines de milliers de dollars dans la banque et le commerce avec les Indes. Inutile de le préciser : Caldwell éprouve pour ce gendre qu’il n’a pas choisi et dont sa fille s’est entichée le plus grand mépris. Christopher Colt ne tarde d’ailleurs guère à s’en apercevoir : lorsque son épouse meurt subitement en 1821, son beau-père lui coupe les vivres du jour au lendemain. Littéralement mis au ban de la bonne société d’Hartford, le malheureux est contraint de quitter la belle demeure où il vivait jusque-là pour une demeure des plus modestes située tout au bout de la ville, dans les quartiers populaires, où tout le monde a vite fait de l’oublier. De cette humiliation, Samuel Colt devait se souvenir toute sa vie. Il trouvera d’ailleurs plus tard un moyen particulièrement original de se venger…

Deuxième de six enfants dont un mourra très jeune de maladie, un autre se suicidera et un troisième sera pendu haut et court pour meurtre, Samuel Colt connaît une jeunesse sans joie. Elevé en partie chez une tante,  il est placé en 1829, à 15 ans, dans une usine de textile du Massachusetts. Les conditions de travail y sont si pénibles que, l’année suivante, il s’engage comme simple marin sur un navire de commerce en partance pour les Indes. La légende veut que ce soit lors de sa première traversée, en 1830, alors que le bateau passait le Cap de Bonne Espérance, que le jeune homme ait conçu le principe du revolver : observant la roue du bateau que l’on pouvait bloquer grâce à un système de taquet de manière à garder le cap, il aurait eu soudain l’intuition d’une arme à feu à barillet. D’autres prétendent que l’idée lui serait venue aux Indes, en observant une arme à répétition à cylindre tournant en usage dans l’armée anglaise. Cette dernière version, colportée plus tard par certains concurrents comme la firme Smith & Wesson, n’aura d’autre but que de réduire la portée de l’invention de Samuel Colt. De fait, au début des années 1830, cela fait quelque temps déjà que les fabricants d’armes travaillent à un système permettant le tir à répétition. Une étape décisive depuis l’invention de la percussion au XVIIIe siècle. Quoiqu’il en soit, dès 1831, Samuel Colt – il a alors 17 ans ! – a fabriqué de ses propres mains un premier prototype de revolver à barillet. Décidé à le faire produire en grand nombre, il s’emploie durant les deux années suivantes à convaincre des armuriers de se charger de la fabrication.  Systématiquement éconduit, il décide alors de se mettre à son propre compte…

En 1834, il s’installe à Baltimore, non loin de Washington où il espère bien pouvoir décrocher quelques contrats publics. Faute de connaissances techniques suffisantes, il engage un spécialiste des armes à feu, John Pearson, chargé de mettre au point plusieurs prototypes de revolvers. Entre les deux hommes, les relations tournent vite à l’aigre. Instable, multipliant les promesses qu’il ne peut tenir, rechignant à payer son collaborateur, Samuel Colt s’adjoint en outre les services d’un musicien de cabaret sur lequel il se repose de plus en plus pour la gestion au jour le jour de ses affaires. Au bout de deux ans de ce régime, rien, ou presque, n’est sorti. Rien sinon quelques modèles de fusils et d’armes de poing pourvus du fameux barillet et dont John Pearson ne cessera de réclamer la paternité. Bien en vain d’ailleurs. En 1836, lassé des jérémiades de son technicien et sur les conseils de son père qui lui a conseillé de changer d’air et de fonder une véritable usine, Samuel Colt quitte subitement Baltimore pour le New Jersey, non sans avoir au préalable déposé les brevets du revolver.

A Paterson son nouveau point de chute,  et avec l’aide de la famille de son père, Samuel Colt créé la Patents Arms Manufacturing Company…qui fera faillite cinq ans plus tard. La présence sur place de nombreux petits armuriers installés de longue, l’absence de toute organisation industrielle digne de son nom et l’impossibilité de mettre au point des machines capables de produire des revolvers de qualité expliquent en grande partie ce nouvel échec. Lorsque la petite usine ferme ses portes en 1841, après avoir tout de même produit plus de 5000 armes à barillet – fusils et revolvers – Samuel Colt a fait perdre à sa famille plus de 230 000 dollars ! Une fois de plus, l’entrepreneur en herbe est parvenu à mystifier son entourage, multipliant les promesses tout en sachant pertinemment qu’il ne pourrait les tenir. Pour ne rien arranger, la première présentation du revolver devant les autorités militaires s’est achevée par un désastre, l’arme explosant dès le premier tir ! En ce début des années 1840, l’invention de Samuel Colt semble bien compromise.

L’homme, pour autant, ne se décourage pas ! A peine soldée la piteuse aventure de Paterson, il s’installe à New-York où il multiplie les inventions dans le domaine des explosifs. Dès 1841, il met ainsi au point un système de mines et de batteries sous-marines pour la défense des ports qui est retenu par la marine ! Un premier succès enfin, qui lui apporte un début de notoriété dans les milieux gouvernementaux et surtout de quoi améliorer son ordinaire !  Quand il n’est pas dans les bars ou au bordel – que ce célibataire fréquente, semble-t-il, assidûment –, il passe de longues heures à étudier la chimie et la mécanique.

C’est alors – nous sommes en 1846 – que Samuel Colt fait la connaissance du capitaine Samuel Walker, un « Texas Ranger » devenu une légende depuis la guerre de 1846 avec le Mexique. Intéressé par le revolver de Colt dont il possède lui-même un exemplaire, Walker parvient à convaincre l’armée des Etats-Unis de passer une première commande de plusieurs milliers d’exemplaires Echaudé par la précédente expérience,  l’Etat-Major, dans l’affaire, doit se faire un peu forcer la main. Quant à Samuel Colt, trop heureux de l’aubaine, il confie la réalisation de la commande à un fabricant de New Haven (Connecticut), Eli Whitney Jr. L’entente entre les deux partenaires ne dure guère : retards dans les livraisons, problèmes techniques en tout genre… Au bout d’un an, Samuel Colt s’est mis tout le monde à dos, Eli Whitney – qui rejoindra plus tard la firme Smith & Wesson et le poursuivra longtemps de sa haine, l’armée, qui lance contre lui plusieurs actions judiciaires, et même le capitaine Samuel Walker, son protecteur, lassé de ses atermoiements.

En 1847, Samuel Colt retourne précipitamment à Hartford, officiellement – c’est du moins ce qu’il dira plus tard – pour contribuer à la prospérité de sa ville natale, en réalité pour échapper aux nombreux ennemis qu’il s’est fait un peu partout. C’est là qu’il crée, en novembre, la Manufacture d’Armes Colt qui, à ses débuts, emploie une petite dizaine d’ouvriers et dont les débuts sont plus que modestes. Qui voudrait travailler avec un homme à la réputation aussi sulfureuse ? La chance, une fois de plus, va sourire à Samuel Colt. En 1849, il engage un certain Elisha King Root. Nommé superintendant des fabrications, celui-ci va en un tour de main transformer la petite usine en une véritable industrie pourvue des machines les plus modernes et de systèmes de contrôle qualité extrêmement rigoureux. C’est en grande partie grâce à Root qu’est développé, dès la fin de l’année 1849, le légendaire calibre 31, véritable acte fondateur des usines Colt, qui sera vendu à 320 000 exemplaires !

Le succès, cette fois, est au rendez-vous. « Il n’existe rien qui ne puisse être produit par des machines » : tel est le credo de Samuel Colt qui ne jure désormais plus que par la grande industrie. En 1850, l’usine d’Hartford employait 70 ouvriers pour une production de l’ordre de 8000 pièces. Deux ans plus tard, ils sont 300 tandis que le nombre de revolvers produits atteint 40 000. En 1863, les chiffres sont respectivement de 600 et 137 000. Peu à peu, l’usine est devenue un immense complexe industriel. « Coltsville » : tel est le nom que l’on donne à l’établissement qui s’étend sur plusieurs hectares le long des rives du Connecticut. Décidé à offrir des conditions de vie décentes à ses ouvriers mais aussi à les garder sous la main, Samuel Colt a fait construire des dizaines de villas individuelles mais aussi des bars, des écoles, des magasins et , bien sûr des églises pour l’édification des âmes. A son initiative, les associations sportives et culturelles fleurissent, contribuant à entretenir un esprit très particulier parmi le personnel. Pour se procurer les terrains nécessaires, Samuel Colt n’a pas hésité à recourir au chantage. A la fin des années 1840,  il oblige ainsi un gros propriétaire local à lui céder à bas prix les terrains qu’il possède. Pour emporter le morceau, l’industriel a purement et simplement menacé le conseil municipal de fermer son usine, posant à la respectable assemblée un véritable ultimatum. Les élus n’auront d’autre choix que de convaincre le propriétaire de vendre, « pour le salut de toute la cité ».

Au début des années 1850, Samuel Colt est un homme riche et respecté. En 1850, il s’est rendu en Grande-Bretagne pour des démonstrations, décrochant dans la foulée d’importants contrats. Pour les honorer, l’industriel construit sur place une usine qui fermera au bout de quelques années. Comblé, l’homme cherche à présent à fonder une famille. En 1852, de passage dans ce haut-lieu de villégiature pour la grande bourgeoisie qu’est déjà Newport, il a fait la connaissance de la fille d’un pasteur de l’église épiscopalienne : Elizabeth Hart Javis. Elle a 25 ans, lui 38. Le mariage a lieu en 1856. Pour l’occasion, Samuel Colt a offert à son épouse un collier acheté 80 000 dollars. La fête donnée pour les noces, où se pressent plus de 800 personnes dont tous les ouvriers de l’usine, est proprement somptueuse. Au petit matin, Samuel  et Elizabeth Colt partent pour un tour d’Europe de six mois qui les conduit successivement en France, en Belgique, en Hollande, en Allemagne, en Autriche, en Italie, en Russie et à Istanbul. Reçu à chaque fois par les plus hautes autorités, l’industriel n’oublie jamais de joindre l’utile à l’agréable. Partout, les commandes se comptent en plusieurs milliers d’exemplaires.

De retour à Hartford, Samuel Colt a prévu une surprise pour son épouse : Armsmear. Située au cœur de la ville, cette maison extravagante de près de quarante pièces et qui mélange tous les styles – du plus classique au plus oriental –  est tout juste achevée. Samuel Colt a dépensé plusieurs milliers de dollars pour la décorer, achetant des meubles anciens dans toute l’Europe, notamment en France. Mais c’est surtout de son jardin que l’industriel est le plus fier : pièces d’eau avec îles et « ponts rustiques », kiosques à musique, essences rares, fleurs en abondance – qu’il soigne lui-même avec amour – rien ne manque ! Non sans audace, Samuel Colt a décrété que ses jardins seraient ouverts au public ! Chaque jour, des familles entières déambulent ainsi sous les fenêtres du couple qui, manifestement, s’en accommode parfaitement !

Il faut dire que Samuel Colt n’a pas oublié l’humiliation vécue dans sa jeunesse et qu’il a décidé de prendre l’exact contre-pied de ce patriciat local qu’il exècre. Mieux !  Déterminé à lui faire ravaler sa morgue, l’industriel concocte une petite vengeance qui, pendant quelque temps, fera les gorges chaudes du Tout-Hartford. Depuis le XVIIIè siècle, il existe en effet, dans un champs situé au porte de la ville, un lieu sacré : le Chêne de la Charte. Là, dit-on, un patriote local poursuivi par les Anglais a caché la Charte des Libertés qu’il avait rédigée pour affirmer les droits imprescriptibles du Connecticut à s’émanciper de la tutelle de Londres. Lorsqu’un beau jour de 1856, le chêne est abattu par une violente tempête, Samuel Col n’hésite pas : engageant plusieurs menuisiers d’art, il fait débiter l’arbre et, avec le bois ainsi récupéré, réaliser des meubles pour son propre usage. Pire encore ! Ne reculant pas devant le sacrilège, il fait confectionner de petits objets  en bois dans lesquels il fait insérer des plaques de marbre sculptées à sa gloire et à celle du Colt ! Le scandale est énorme ! Mais Samuel Colt n’en a cure qui prend un malin plaisir à exhiber ses réalisations à tous ses visiteurs.

Le 10 janvier 1862, Samuel Colt décède brutalement, laissant à son épouse Elizabeth une fortune d’environ 200 millions de dollars. Jusqu’en 1901, celle que l’on surnomme la première dame du Connecticut régnera d’une main de fer sur l’héritage de son mari. Cette année-là, faute de descendants – tous ses enfants sont morts prématurément –, elle vend l’usine d’Hartford et se retire définitivement des affaires. Elle meurt quatre ans plus tard, laissant derrière elle un nom de légende.

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