Elle voulait dire la vérité. Montrer comment la Standard Oil, ce gigantesque trust qui régnait sur le pétrole américain et dictait sa loi au monde, s’y était pris pour asseoir sa domination sur le marché de l’or noir. Quant à John D. Rockefeller, son créateur, l’homme qui continuait, malgré son apparent retrait, de tirer les ficelles, elle n’avait pour lui ni haine ni mépris. Sans doute le personnage lui faisait-il horreur. Malgré ses soixante-trois ans, il n’était pour elle qu’un vieillard hideux, une « momie  » comme elle l’appelait. Mais elle ne voulait pas l’abattre. Elle voulait seulement que chacun sache de quoi il était capable. Pour Ida Minerva Tarbell, cette série sur l’histoire de la Standard Oil, dont le premier article devait sortir en novembre 1902 dans la revue « McClure’s », était bien plus qu’une simple enquête journalistique : un véritable sacerdoce qui la renvoyait à son propre passé. Ida Minerva Tarbell l’avait su dès le début : en travaillant sur le trust de Rockefeller, elle ne pourrait jamais être totalement objective.

Son passé… quoi qu’elle fît pour l’oublier, il était inéluctablement lié à l’or noir. Née en 1857, Ida Minerva Tarbell avait en effet grandi au milieu des derricks et des réservoirs de pétrole. Son père, Franklin, avait longtemps exercé la profession d’enseignant en Pennsylvanie avant de s’installer comme fermier dans l’Iowa, arrondissant ses fins de mois par des travaux de charpenterie. C’est d’ailleurs là, dans l’Iowa, qu’était née Ida Minerva. Puis était venue la crise de 1857. Ses économies envolées, Franklin s’en était retourné en Pennsylvanie, laissant sa famille derrière lui, le temps de trouver un emploi. C’était en 1859, l’année même de la grande découverte du « colonel  » Drake. Comme des milliers d’Américains, Franklin Tarbell avait entendu parler de cet événement formidable, les geysers de pétrole jaillissant des profondeurs de la terre et inondant le sol en flots continus. Comme eux également, il s’était mis à rêver de lendemains qui chantent. Se souvenant qu’il avait été charpentier, il s’était précipité à Titusville et y avait ouvert une fabrique de réservoirs en bois. En 1860, sa famille l’avait rejoint. Ida Minerva avait alors trois ans.

La prospérité était venue très vite. En 1865, à la suite de la découverte d’un énorme gisement à Pithole, non loin de Titusville, Franklin avait déplacé son activité dans cette ville créée de toutes pièces par les prospecteurs de pétrole. Lorsque, deux ans plus tard, le flot d’or noir s’était arrêté aussi subitement qu’il avait commencé, il ne s’était pas découragé : achetant pour quelques dollars le meilleur hôtel de Pithole, désormais abandonné, il l’avait démonté pièce par pièce, récupérant portes, fenêtres, cheminées et boiseries, convoyant le tout jusqu’à Titusville et s’en servant pour construire une nouvelle maison. Avec l’argent qui lui restait, il s’était associé avec quelques producteurs indépendants et commencé une nouvelle carrière dans le pétrole…

Pour Ida Minerva Tarbell, cela avait été l’une des plus belles périodes de sa vie. Son père heureux, la famille à l’abri du besoin et surtout ce petit attelage dont Franklin avait fait l’acquisition et avec lequel il se rendait fièrement à la messe le dimanche : les difficultés du passé semblaient loin. Et puis, soudain, tout avait basculé. Un jour de 1872, la rumeur avait couru dans Titusville : une compagnie créée deux ans plus tôt, la Standard Oil, dirigée par John D. Rockefeller, avait négocié un accord secret avec les chemins de fer lui octroyant d’importants rabais en échange de quantités garanties à transporter. Une menace mortelle pour les indépendants. Pendant des mois, tout ce que Titusville comptait de producteurs avait tenté de résister, multipliant les actions contre le « monstre «  et l’« hydre à une tête ». Mais le combat était par trop inégal. Cette « guerre du pétrole », comme on l’appelait, c’est Rockefeller qui l’avait finalement gagnée, affirmant son pouvoir sur la poussière de producteurs indépendants. De cette gigantesque bataille, Franklin Tarbell était sorti ruiné. La puissance de la Standard Oil le terrifierait à jamais : « Ne le fais pas, surtout ne le fais pas. Ils détruiront ton journal », devait-il dire à sa fille bien des années plus tard en apprenant le sujet de son enquête. Ida Minerva Tarbell, elle non plus, ne devait jamais oublier…

Est-ce pour cela qu’elle avait cherché très tôt à prendre le large ? Elle qui, depuis son adolescence, dévorait les livres, elle qui n’avait pas hésité, à quinze ans, à s’opposer de front au fondamentalisme religieux de son père et à ses croyances créationnistes, elle encore que fascinait la science avait été la première femme à s’inscrire, en 1876, au collège de Meadville. Elle en était sortie quatre ans plus tard, acceptant aussitôt un poste de préceptrice à l’Union Seminary de Poland, dans l’Ohio. C’est à cette époque que cette jeune fille élégante de vingt-trois ans aux superbes cheveux noirs s’était fait une promesse à laquelle elle resterait fidèle : celle de ne jamais se marier et de subvenir elle-même à ses besoins. Jusqu’au bout, elle resterait une ardente supportrice du mouvement pour les droits des femmes tout en stigmatisant le goût du sexe faible pour les « activités futiles » comme le dancing et la « chasse aux garçons ». Un reste de son éducation puritaine…

Au milieu des années 1880, elle s’en était retournée à Meadville et avait commencé sa carrière de journaliste, donnant à un magazine local plusieurs articles sur les grandes figures féminines de la Révolution française. En 1890, désireuse d’écrire la biographie de Mme Roland, dont l’action la fascinait, elle avait soldé toutes ses économies et s’était embarquée pour la France. Installée à Paris, dans le quartier Latin, elle était devenue la correspondante de plusieurs revues américaines. C’est à cette occasion qu’elle avait rencontré Samuel McClure, le fondateur de la revue qui portait son nom et qui jouissait d’une grande notoriété parmi l’élite américaine. De passage dans la Ville lumière, ce perpétuel agité qui semblait toujours au bord de la crise de nerfs lui avait commandé quelques articles historiques. La Pennyslvanie, Titusville, le pétrole, la famille : tout cela paraissait désormais bien loin. Tout juste Ida Minerva savait-elle que son frère William était devenu l’un des dirigeants de la Pure Oil Company, l’une des rares sociétés pétrolières indépendantes ayant échappé à la mainmise de la Standard Oil de Rockefeller. Mais son passé avait fini par la rattraper. En 1893, un câble de William lui avait appris que leur père était au bord de la déroute financière. Dévorée de remords, elle avait alors décidé de rentrer aux Etats-Unis et de renouer avec sa famille. C’est ainsi qu’en 1894 Ida Minerva Tarbell était arrivée à New York. Elle ne le savait pas encore, mais elle allait bientôt replonger dans l’univers glauque et brutal de l’or noir…

Agée de trente-sept ans, Ida Minerva Tarbell est alors une jeune femme accomplie à la notoriété établie. Ses articles sur la vie parisienne ont fait d’elle une journaliste en vue, notamment aux yeux de Samuel McClure. Dès son retour d’Europe, il lui confie d’ailleurs la rédaction d’une biographie de Napoléon, publiée en épisodes. Le succès est immédiat. En un an, le tirage de la revue passe de 25.000 à 100.000 exemplaires ! Une autre biographie suit, cette fois d’Abraham Lincoln, qui porte le tirage à plus de 300.000 exemplaires. En 1899, impressionné, Samuel McClure lui propose le poste de rédacteur en chef de la revue. A quarante-deux ans, Ida Minerva Tarbell est devenue une figure de la vie intellectuelle américaine. C’est alors qu’elle décide de se consacrer pleinement à un projet qu’elle mûrit depuis quelque temps déjà : l’histoire de la Standard Oil. Mis dans la confidence, Samuel McClure donne aussitôt son accord.

Raconter l’histoire vraie de la Standard Oil sans rien cacher de sa part d’ombre. Le sujet est hautement explosif. Constitué en trust en 1884 puis en holding en 1899, le groupe pétrolier fondé par John D. Rockefeller est en effet un véritable empire. Composé de 70 sociétés, il contrôle à ce moment 84 % du brut traité aux Etats-Unis, 86 % de la production de kérosène et s’est imposé comme l’un des tout premiers acteurs mondiaux du secteur. Critiqué par l’opinion publique et les médias pour ses positions dominantes, cible désignée de la célèbre loi Sherman antitrust, la Standard est alors sur la défensive. Mais très rares sont ceux qui savent vraiment comment le groupe s’est constitué. « Faire apparaître clairement les principes essentiels dont s’inspirent les grands chefs de l’industrie pour contrôler les ressources  » : tel est l’objectif que se fixe Ida Minerva Tarbell. Pas une once d’anticapitalisme dans sa démarche. Simplement une exigence morale : dénoncer les entreprises qui violent les règles de la libre compétition.

Mais si elle a choisi la Standard Oil, ce n’est pas seulement parce qu’il s’agit de « la mère de tous les trusts ». C’est aussi pour solder une dette envers sa famille.

A partir de 1900 et durant quatre années, elle va consulter des milliers de documents et interroger des dizaines de personnes. Comme l’avait prévu son père, la Standard Oil tente de faire pression sur elle. A l’occasion d’un dîner mondain, l’un des vice-présidents de la compagnie fait ainsi semblant de s’enquérir auprès d’elle de l’état des finances de la revue « McClure’s ». Menaces à peine voilées sur l’indépendance du journal, auxquelles Ida Minerva Tarbell répond par un retentissant « ce n’est pas mon problème ! ».Obsédée par son sujet, elle s’y consacre totalement, au point d’en perdre le sommeil. Dans ce gigantesque travail de fourmi, deux témoignages vont se révéler particulièrement précieux : celui, d’abord, de Franck Rockefeller, le propre frère du milliardaire. Depuis que celui-ci a exigé le remboursement d’un prêt personnel, il lui voue une haine inextinguible. Devant la journaliste, il se répand en confidences nauséabondes, décrivant John D. comme « un sadique prenant plaisir à détruire ses opposants » et « un illuminé persuadé de tenir sa mission de Dieu », n’épargnant même pas sa belle-soeur, « cette petite hypocrite avare « . De ses entretiens avec Franck Rockefeller, Ida Minerva Tarbell sort épuisée. Mais sa principale source n’est autre que l’un des cadres dirigeants de la Standard Oil : Henry H. Rogers. Membre du comité de direction, il la reçoit à plusieurs reprises chez lui, dans le plus grand secret, lui décrivant dans le détail le fonctionnement du groupe. Dans l’affaire, Rogers agit autant par idéalisme que par intérêt personnel : à l’heure où la Standard est sur la sellette, il cherche à se dédouaner de toute responsabilité. Au passage, il règle quelques comptes avec Rockefeller, auquel il s’est opposé à plusieurs reprises. C’est grâce à lui qu’Ida Minerva Tarbell parvient à pénétrer les rouages du groupe et à boucler son enquête…

Publiés entre 1902 et 1904, lus par des millions de personnes – y compris par le président des Etats-Unis, Théodore Roosevelt, adversaire acharné du groupe -, les vingt-quatre articles de l’histoire de la Standard Oil font l’effet d’une bombe. Les Américains découvrent les méthodes de Rockefeller et de son entourage : intimidations, restrictions au commerce, discriminations tarifaires… Tout y passe ! Ces révélations, très étayées malgré des erreurs, font beaucoup pour relancer la machine judiciaire contre la Standard. Depuis Cleveland, John D. Rockefeller, lui, feint l’indifférence. « Aucun commentaire « ,ordonne-t-il à ses collaborateurs. Des semaines durant, la presse guette ses réactions. « Ses amis disent qu’il est cruellement atteint », titre ainsi un journal. « Il a perdu tout intérêt pour le golf », écrit un autre. Lorsqu’on l’interroge, le milliardaire du pétrole prétend ne pas avoir lu l’enquête, plaisantant même sur sa « bonne amie miss Tarbell « . En réalité, Rockefeller s’est fait lire les articles par un domestique et en est sorti ébranlé ! Epuisé par les luttes incessantes qu’il a dû mener, il est victime d’insomnies et de troubles nerveux. Trente-cinq ans après avoir créé la Standard Oil, le tycoon du pétrole est à genoux.

Ida Minerva Tarbell, elle, connaîtra deux satisfactions : celle de pouvoir remettre à son père Franklin, un an avant sa mort en 1905, le recueil de ses articles. Et surtout celle d’assister à la dissolution de la Standard, décidée par la Cour suprême en 1911. Devenue une légende de sa profession, l’enfant de Titusville devait poursuivre une brillante carrière de journaliste et d’écrivain avant de se retirer dans une ferme du Connecticut. Jusqu’à sa mort, en 1944, elle ne devait plus jamais écrire sur le pétrole.

 

Illustration : La pieuvre Standard Oil, vers 1900

 

 

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