En ce jour de mai 1854, une foule nombreuse s’apprête à assister à un étrange spectacle au Crystal Palace Hall de New York. Vêtu d’une jaquette sombre et coiffé d’un haut-de-forme, un individu grand et maigre, portant barbe fournie, se tient sur une plate-forme en bois. Autour de lui, des tonneaux et des caisses de bois empilés les uns sur les autres composent un singulier tableau. « Quelle drôle de figure que ce bonhomme-là ! « , entend dans la foule un journaliste qui s’en souviendra plus tard. Soudain, l’homme s’adresse aux spectateurs. La voix est grave, presque rauque, le ton volontairement dramatique. « Mesdames, messieurs, s’exclame-t-il, vous allez être les témoins de quelque chose d’unique, d’exceptionnel même. Dans quelques instants, mon assistant va hisser la plate-forme sur laquelle je me trouve à plusieurs mètres au-dessus du sol, puis couper la corde qui la retient. Et vous verrez alors ce qui se passera… » Un murmure de frayeur parcourt la foule. Une fois la corde coupée, la plate-forme, chacun en est convaincu, s’écrasera inévitablement au sol, blessant gravement, tuant peut-être, ce curieux personnage. Sur un signe de ce dernier, les opérations commencent. Grâce à un petit moteur à vapeur entraînant une poulie, la plate-forme est hissée entre deux rails de bois à une dizaine de mètres au-dessus de la foule qui s’est écartée. Puis, d’un bref coup de sabre, le câble supportant l’engin est tranché. Des cris fusent ! Là-haut, pourtant, rien ne bouge. Maintenue entre ces deux montants de bois, la plate-forme reste immobile. « C’est parfaitement sûr, parfaitement sûr, parfaitement sûr », hurle alors, à trois reprises, l’étrange démonstrateur. En ce jour de 1854, Elisha Otis vient de présenter au public l’appareil dont il est l’inventeur : l’ascenseur.

« Inventer » ? Le terme, à dire vrai, n’est pas tout à fait exact. Depuis toujours en effet, il existait des procédés plus ou moins fiables pour hisser les personnes et les biens au-dessus du sol. Pendant des siècles, on avait eu recours à la force de l’homme ou des animaux, puis à celle des moulins à eau, pour actionner de simples systèmes à poulies. C’est un procédé de ce genre qu’aurait, dit-on, fait installer Louis XV dans ses appartements de Versailles. La « chaise volante », comme on appelait alors le royal appareil, permettait au souverain de gagner sans effort la chambre de sa maîtresse ! Au tournant des XVIIIe et XIXe siècles, d’importants progrès avaient été faits avec l’utilisation de la vapeur : grâce à elle, il devenait possible de hisser plus vite des charges plus lourdes. Tous ces systèmes souffraient néanmoins d’un défaut majeur : il suffisait que les câbles ou les cordes assurant l’élévation des plates-formes rompent, ou bien que le moteur tombe subitement en panne, pour que le monte-charge s’écrase au sol. De tels accidents, souvent mortels, parsèment l’histoire des mines de charbon dans la première moitié du XIXe siècle. En fait, il n’existait aucun procédé permettant de sécuriser ces ancêtres de l’ascenseur. Cette étape-là, c’est précisément à Elisha Otis qu’on la doit. Pour son exhibition du Crystal Palace de New York, il a en effet disposé, sur les côtés de la sa plate-forme, des dents en métal qui, en cas de rupture de la corde, s’enclenchent dans les montants latéraux en bois, faisant ainsi office de frein.

Avec Otis, l’ascenseur entre dans une nouvelle ère : celle de la sécurité. Les conséquences sont immenses, et d’abord sur le paysage urbain : c’est en effet grâce à l’ascenseur que vont pouvoir être édifiés, à partir des années 1880, des gratte-ciel de plus en plus hauts. De telles audaces architecturales eussent été impossibles sans le mécanisme imaginé par Otis. Celle-ci bouleverse également le monde de l’industrie. A partir de 1854, transporter par monte-charge des marchandises ou des matériaux à des hauteurs parfois vertigineuses ne comporte quasiment plus aucun risque. Le plan et l’organisation des usines en seront transformés. Enfin, la création de l’ascenseur a des effets réels sur le marché de l’immobilier : traditionnellement vendus à bas prix, les étages les plus élevés des immeubles voient leur cote grimper dès lors que les habitants ne sont plus obligés de monter les escaliers à pied.

Cent soixante ans plus tard, le nom Otis est largement connu du grand public. La firme qu’il a créée est, aujourd’hui, présente dans 220 pays et elle est l’un des piliers du conglomérat United Technologies. De la tour Eiffel à la Maison-Blanche en passant par le Vatican, les grands magasins Woolworth, l’Empire State Building ou le Kremlin, on ne compte plus les bâtiments prestigieux équipés des appareils de la marque. Un succès qui eût sans doute étonné Elisha Otis lui-même. L’inventeur de l’ascenseur allait disparaître trop tôt pour savourer la gloire attachée à son nom.

Elisha Graves Otis naît le 3 août 1811 dans les environs d’Halifax, dans le Vermont, où ses parents tiennent une ferme. Dernier-né d’une famille de six enfants, le jeune garçon connaît une enfance sans histoire. A l’âge de quatorze ans, après une éducation scolaire des plus réduites, il est enrôlé par son père pour aider aux multiples travaux agricoles. Pour Steepen Otis, cela ne fait aucun doute : Elisha Graves sera agriculteur, tout comme ses frères et soeurs. Mais le jeune homme ne l’entend pas de cette oreille. La terre, explique-t-il un jour à son père stupéfait, ne l’intéresse pas du tout. Ce qui le passionne, c’est la mécanique. D’ailleurs, quand il n’est pas en train de bricoler dans l’atelier attenant à la ferme familiale, il est chez le forgeron du village où il reste de longues heures à contempler le travail du fer. Cette fascination pour la mécanique chez un enfant d’agriculteurs est à l’origine de bien des aventures industrielles américaines. C’est elle, en tout cas, qui pousse Elisha Otis, malgré l’interdiction formelle et les menaces de son père, à quitter un beau jour de 1830 la ferme familiale pour aller tenter sa chance sous d’autres cieux, en l’occurrence à New York. A dix-neuf ans, c’est une nouvelle vie qui commence pour le futur pionnier de l’ascenseur…

Mais on est loin encore, à ce moment, de l’exhibition décisive de 1854. Pendant des années, Elisha Graves Otis va accumuler les petits boulots et les expériences professionnelles, pour le compte d’autrui ou pour son propre compte, avant de trouver un peu par hasard sa vocation. A New York où il s’est installé après avoir quitté la ferme familiale, il commence par se faire embaucher comme ouvrier du bâtiment. Mais de santé fragile, il abandonne au bout de six mois et trouve une place de manutentionnaire-transporteur. Pendant cinq ans, il charge et conduit ainsi des marchandises depuis le centre jusqu’à la périphérie de New York, une tâche presque aussi harassante que son précédent métier.

Alors, en 1835, avec l’argent qu’il a pu mettre de côté, il retourne dans le Vermont et achète un petit terrain sur lequel il édifie un moulin pour la transformation des gravillons en sable. Au bout de deux ans, il doit se rendre à l’évidence : c’est un échec. A défaut de sable, ce sera donc le bois. En lieu et place de son moulin, le jeune homme construit donc une scierie qui connaît des débuts prometteurs avant d’être elle aussi contrainte de fermer ses portes, en partie en raison de l’état de santé de son créateur. Nous sommes alors en 1840. Cette même année, Elisha Otis se marie et devient père d’un premier enfant. Un autre suivra l’année suivante. L’heure serait-elle venue pour lui de se ranger ? Pas du tout ! Se souvenant de sa passion pour la mécanique, Elisha Otis crée, en 1840, une nouvelle affaire, une fabrique de charrettes et de wagonnets industriels celle-là. Une nouvelle faillite vient, cinq ans plus tard, solder cette aventure. Et ce n’est pas tout à fait fini. En 1845, il s’installe avec sa famille à Albany, dans l’Etat de New York, où il a trouvé une place de contremaître dans une fabrique de lits. Le temps de se refaire une santé et le voilà qui ouvre, trois ans plus tard, une boutique où il vend toutes sortes de machines. Las ! A la fin de l’année 1851, une inondation vient brutalement interrompre cette nouvelle expérience.

Quatre faillites en dix ans : Elisha Otis n’a décidément pas la main heureuse en affaires. Au début de l’année 1852, il trouve finalement une place de chef machiniste pour la firme Maize & Burns, un fabricant de lits installé à Yonkers, dans la banlieue de New York. Le temps de déménager une nouvelle fois et voilà notre homme prêt pour de nouvelles aventures. C’est là, à Yonkers, que tout va se nouer.

Josiah Maize, le patron de Maize & Burns est alors un homme heureux. Créée une dizaine d’années plus tôt, son affaire se développe rapidement. Mais ce succès a son revers : faute de place en longueur pour agrandir ses installations, il a dû ajouter des étages à son usine. Rien là de très inquiétant sans doute, sauf que cette élévation du bâtiment rend très difficile le transport d’un étage à l’autre des matériaux et des équipements nécessaires à la fabrication des lits. L’usine dispose bien de plusieurs monte-charge à poulie et corde. Mais les surcharges provoquent régulièrement des accidents. Mettre au point un système permettant de hisser les marchandises en toute sécurité d’un niveau à l’autre : telle est donc la mission que confie Josiah Maize à son chef machiniste. Pourquoi lui ? D’abord parce que la résolution de ce problème relève de ses compétences. Mais aussi, et surtout, parce que, dans son précédent emploi à Albany, Elisha Otis a réussi à bricoler un élévateur disposant d’un système de blocage en cas de rupture de la corde. C’est ce système qu’Otis perfectionne en 1852 pour Maize & Burns, créant ainsi, dès cette époque, le premier véritable ascenseur. A ce moment, il s’agit d’un appareil à usage industriel.

A quarante-deux ans, en 1853, il quitte son employeur pour se mettre à son compte : il a obtenu deux commandes pour son élévateur. Il s’agit de les honorer. C’est ainsi qu’il ouvre à Yonkers, sur les bords de la rivière Hudson, une petite fabrique d’« élévateurs pour marchandises » utilisant le procédé mis au point l’année précédente, procédé qui ne sera breveté qu’en… 1861. Huit mois plus tard, alors que l’entrepreneur a mangé les 600 dollars de ces premières commandes et que plus aucun client ne se profile à l’horizon, il est invité à participer à l’exhibition du Crystal Palace de New York. Une véritable aubaine qui contribue à lui mettre le pied à l’étrier. Au soir de son « show « , Otis a obtenu trois nouvelles commandes. Elles seront une dizaine l’année suivante.

En fait, le véritable démarrage de l’affaire se situe en 1857. A ce moment, Elisha Otis n’a vendu en tout et pour tout, depuis le milieu de l’année 1854, que 27 élévateurs, tous pour des usages industriels. A raison de 300 dollars la commande, l’entrepreneur ne roule pas vraiment sur l’or. Mais il a eu un coup de génie : démarcher les grands magasins et les hôtels afin de leur proposer des ascenseurs pour le transport des personnes. A force de démarches et de démonstrations dans son usine de Yonkers, il a fini par décrocher, en mars 1857, l’installation de l’un de ses appareils dans un grand magasin new-yorkais. Une formidable vitrine pour la jeune fabrique qui a dès lors beau jeu de communiquer sur les performances de son ascenseur : 1,20 mètre par minute ! De quoi soulager les clients épuisés par les allées et venues incessantes à travers les escaliers de l’établissement. Un bonheur n’arrivant jamais seul, dans la foulée, de grands hôtels puis des bureaux s’intéressent également au procédé. Résultat de cette conquête progressive du marché des personnes : en 1860, 500 appareils Otis sont déjà installés, non seulement à New York mais aussi un peu partout aux Etats-Unis.

Sujet, depuis longtemps, à de nombreux ennuis de santé, Elisha Otis meurt brusquement en avril 1861. Ce sont donc ses deux fils, Charles et Norton, qui vont faire de ce qui est encore une modeste fabrique une véritable entreprise. Equipement du premier immeuble d’habitation en 1871, du premier gratte-ciel en 1885, remplacement de l’énergie-vapeur par un système hydraulique à la fois plus rapide et plus confortable, premier contrat international _ la tour Eiffel ! _ en 1889 : au début des années 1890, forte de sa position pionnière, Otis fabrique près de 1.000 appareils. Sans doute la firme a-t-elle tardé à convertir ses appareils à l’électricité. C’est de l’autre côté de l’Atlantique, en Allemagne, que le tournant a été pris. En 1880, le fondateur de la firme Siemens, Werner von Siemens, a en effet présenté le premier ascenseur électrique, s’assurant ainsi une belle notoriété et un nombre impressionnant de commandes en Europe. Otis suivra quelques années plus tard. La firme américaine n’en reste pas moins le leader absolu d’un marché qu’elle a presque entièrement créé. Une position encore renforcée par son entrée en Bourse en 1898, au lendemain de sa fusion avec une quinzaine de petites entreprises américaines et étrangères. A l’aube du XXe siècle, Otis est devenu une firme planétaire dont les produits ont bouleversé l’architecture traditionnelle mais aussi le mode de vie de millions de personnes.

 

Illustration : première démonstration de l’ascenseur par Otis, 1854

 

 

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