«Mais où Diable sont-ils, vos bateaux ? ». En ce jour de novembre 1940, les membres de la délégation anglaise n’en croient pas leurs yeux. Venus aux Etats-Unis pour y négocier l’achat de bateaux de transport nécessaires à l’effort de guerre britannique, ils ont, sur les indications du gouvernement américain, fait le chemin jusqu’à Richmond, en Californie, afin d’y visiter un chantier naval qui, leur a-t-on assuré à Washington, répondrait pleinement à leurs besoins. Sur place, la déconvenue est brutale ! Accueillis par un homme replet au sourire engageant qui s’est présenté sous le nom d’Henry J. Kaiser, ils ont la surprise de découvrir, en lieu et place du chantier naval promis, un immense terrain vague ! « Les voilà vos bateaux.  C’est vrai que vous ne voyez rien pour l’instant. Mais d’ici quelques mois, il y aura ici un gigantesque chantier naval avec des milliers d’hommes et de femmes travaillant pour vous » leur explique leur interlocuteur. « Nous avons signé un contrat avec ce monsieur Kaiser qui, manifestement, n’y entend rien en bateau » télégraphie le soir même à Londres le chef de la délégation, visiblement très inquiet. Incompétent, Henry Kaiser ? Voire… Huit mois plus tard, les deux premiers cargos sont livrés à la Grande-Bretagne. Le début d’une formidable aventure industrielle. Tout le personnage d’Henry Kaiser est résumé dans cette anecdote : sûr de lui, impavide, d’une courtoisie extrême, ne se laissant jamais démonter « l’homme au sourire » comme le surnommera la presse, n’hésitera jamais à relever un défi, fût-il totalement insensé en apparence. Dans les années 1950, il ira ainsi jusqu’à proposer de fabriquer des avions et des automobiles en kit, anticipant largement sur la construction modulaire. « Cet homme a des doigts d’or » dira de lui l’un de ses contemporains. Les Anglais ne seront d’ailleurs pas les derniers à saluer la virtuosité de l’artiste. On connaît la phrase de Churchill : « Sans les incessants convois de Liberty ships fendant jour après jour les flots entre l’Amérique et la Grande-Bretagne, la guerre aurait bien pu être perdue ». L’hommage vaut son pesant d’or…

La vie et la carrière du père des Liberty ships concentrent tous les ingrédients du mythe du « self made man ». Parents immigrés arrivant aux Etats-Unis sans le sou, enfance pauvre mais heureuse, entrée précoce dans la vie active, envie furieuse de réussir, intuitions géniales, construction méthodique d’un empire, le tout sur fond d’histoire d’amour. Une saga à l’américaine pur jus, parfaitement authentique si l’on en croit ses biographes. A la mort du tycoon, survenue en 1967, la presse ne se privera pas de rappeler au public la fameuse « scène du banquier », véritable condensé de sa personnalité et acte fondateur de la « saga Kaiser ».  C’était en 1914. Décidé à obtenir un prêt pour se lancer dans les affaires, le jeune Kaiser avait littéralement forcé la porte du directeur d’une banque locale. « Alors comme ça, vous voulez 25 000 dollars alors que vous n’avez ni société, ni contrat, ni salarié » lui avait demandé ce dernier. « Oui, et tout de suite » avait répondu Kaiser sans se laisser démonter. Impressionné par tant d’audace, le banquier avait aussitôt signé le chèque. L’anecdote est révélatrice…

De l’audace, Henry Kaiser semble en avoir eu dès son plus jeune âge, ce qui le poussera à prendre très tôt son destin en main. Né  en 1882 dans l’Etat de New-York, il sera ainsi successivement vendeur de rues à New-York à 13 ans, employé d’épicerie à 16 ans, représentant de commerce à 17 ans, employé dans un magasin d’articles de photographie à 19 ans, employé dans une quincaillerie avant, enfin, de trouver définitivement sa voie. Confinant à l’instabilité, ce tourbillon d’expériences professionnelles s’explique sans doute par des raisons familiales. Né en Allemagne, immigré de fraîche date aux Etats-Unis, son père est un petit fermier sans grande envergure qui cherche à oublier dans l’alcool la médiocrité de son existence, laissant à son épouse – originaire d’Allemagne elle aussi – le soin de tenir le ménage. La mort prématurée de cette mère tendrement aimée, survenue alors qu’il a 13 ans des suites d’une maladie mal soignée, marquera durablement le futur homme d’affaires. Elle le conduira, bien des années plus tard, à créer une fondation médicale qui, à sa mort en 1967, gérera 18 hôpitaux et soignera près de deux millions de personnes. Pour l’heure, ce drame le pousse à quitter très vite le cocon familial, en butte aux sautes d’humeur de son père.

Le destin se présente au jeune homme en 1906 sous les traits de Bess Fosburgh. Elle a vingt ans et est la fille d’un important homme d’affaires local. Venue déposer un jour ses pellicules au magasin d’articles photographiques que tient alors Henry Kaiser, elle est tombée aussitôt amoureuse de ce dernier.  Transporté d’amour lui aussi, Kaiser n’attend pas un mois pour demander à Edgar Fosburgh la main de sa fille. L’homme d’affaires y consent à trois conditions : qu’il trouve une situation stable, qu’il gagne au moins 125 dollars par mois et qu’il se fasse construire une maison. Le tout dans un délai maximum d’un an ! Une mission quasi-impossible mais que Kaiser va relever en un temps record. Laissant-là son magasin, il part pour Spokane, dans l’état de Washington, se fait embaucher chez un quincailler dont il devient rapidement l’homme de confiance, trouve le temps de se faire édifier une maison et revient dix mois plus tard chercher sa promise. Il gagne alors 250 dollars par mois. Beau joueur, Edgar Fosburgh laisse partir Bess. Kaiser l’épouse en avril 1907. Le couple aura deux fils et restera très unis jusqu’à la disparition de Bess, en 1951.

Mais les mois passés à Spokane ont surtout permis à Henry Kaiser de se frotter au secteur qui va bientôt faire sa fortune : la construction. Située au cœur d’une région minière très active, Spokane connaît en effet, en ce début de XXème siècle, un développement très rapide. Chaque jour voit son lot de nouveaux édifices sortir de terre. Flairant le marché, la quincaillerie où travaille Kaiser s’est lancée dans l’achat et la revente en gros de matériau de construction, tissant des liens étroits avec tous les artisans du bâtiment. C’est Henry Kaiser qui a été chargé de suivre cette activité. Les prix du béton et du bois, les contraintes des chantiers et la gestion de la main d’œuvre n’ont bientôt plus de secrets pour lui. En 1914, s’estimant capable de voler de ses propres ailes, il répond à son premier appel d’offre : des travaux de rue  à réaliser pour la ville de Vancouver, au Canada. C’est à cette occasion que se situe l’épisode de la banque, le jeune entrepreneur ayant besoin de 25 000 dollars pour acheter du matériel, embaucher des ouvriers et payer la caution que réclame la ville de Vancouver. A la surprise générale, c’est lui qui emporte le marché.

Dans les années qui suivent, la Compagnie Henry J. Kaiser constituée en décembre 1914 va être de tous les grands programmes routiers et autoroutiers des Etats-Unis. Sur fond d’essor très rapide de l’automobile et de développement de gigantesques banlieues à la périphérie des grandes villes – deux évolutions que l’Europe ne connaîtra qu’un demi-siècle plus tard –, le pays se couvre de voies de circulation rapides. Sur ce marché, Henry Kaiser s’impose très vite comme l’un des principaux acteurs. La conséquence, d’abord, d’un sens aigu de l’innovation qui le pousse à adopter avant tous ses concurrents les matériels les plus moderne. Il est ainsi le premier à remplacer, sur les chantiers, les brouettes équipées de pneus en caoutchouc par des brouettes dotées de jante métalliques, le premier encore à s’équiper de tracteurs en lieu et place des traditionnelles voitures à cheval, le premier toujours à utiliser les techniques nouvelles de terrassement mises au point par l’ingénieur Robert Le Tourneau, l’un des pionniers des travaux publics. A la clé : des délais de construction réduits de moitié et des coûts beaucoup plus compétitifs. Avec Kaiser, le secteur des travaux publics entre de plain-pied dans l’ère de la consommation de masse…

A partir des travaux routiers, Kaiser va se diversifier dans la pose de pipe-line et dans la construction de grands barrages. Sa consécration, il la connaît en 1929 lorsque sa compagnie est choisie par les autorités fédérales pour construire un gigantesque barrage sur le Mississippi, l’Hoover Dam. Le contrat atteint la somme phénoménale de 165 millions de dollars ! Pour l’occasion, Henry Kaiser a monté un consortium de six entreprises dont il est devenu le principal animateur. Les « Six Compagnies », comme on baptise bientôt l’entreprise, participera à la construction de tous les grands barrages lancés par le président Roosevelt dans le cadre de sa politique de grands travaux. Pour la réalisation de ces chantiers, Henry Kaiser multiplie les innovations, utilisant le premier des éléments préfabriqués et prêts à assembler en béton et poussant très loin la spécialisation de ses ouvriers . A la fin des années 1930, le consortium est devenu l’un des principaux groupes de travaux publics des Etats-Unis. C’est aussi celui qui a la réputation la plus sulfureuse. Dans les années 1930,  on ne compte plus les commissions d’enquêtes mandatées par le Congrès pour violations de la législation fédérale sur le travail. A lui seul, le chantier de l’Hoover Dam sera entaché de 10 000 procédures ! A chaque fois,  Henry Kaiser parviendra à échapper aux poursuites, menant à Washington un lobbying actif, n’hésitant pas à recourir aux « causeries radiophoniques » – comme le fait Roosevelt – pour prendre le public à témoin, faisant de chacun de ses chantiers autant d’exploits humains . A Oakland, en Californie, où il a ses bureaux et où il réside avec sa famille, il prend soin chaque Noël d’inviter chez lui tout son personnel, mais aussi ses voisins et tous ceux qui le souhaitent, pour une gigantesque « garden party », peaufinant ainsi son image – réelle au demeurant – d’homme simple et accessible. L’industriel restera toute sa vie fidèle à la Californie, se faisant construire en 1935 une belle propriété non loin d’Oakland où il se livre à l’une de ses grandes passions : le ski nautique.

Le préfabriqué, l’assemblage rapide, la spécialisation : ces recettes qui ont fait le succès des Six Compagnies, Henry Kaiser va les mettre au service de son activité la plus célèbre : la construction des Liberty et des Victory ships. A l’automne 1940, l’industriel propose aux autorités fédérales de construire pour le compte des Anglais, désormais seuls en guerre contre l’Allemagne, les bateaux de transport qu’ils réclament à cors et à cris. Malgré le manque total d’expérience de Kaiser dans le domaine de la construction navale, Roosevelt accepte, en grande partie semble-t-il afin de préserver les capacités de production des autres chantiers navals en prévision de l’entrée en guerre – inévitable à ses yeux – des Etats-Unis. Dès la fin de l’année 1940, les deux chantiers navals que Kaiser a créés à Richmond et Portland sont opérationnels. Ils produiront 2 700 navires entre 1941 et 1945, à raison d’un tous les cinq jours. Un véritable exploit ! Pour tenir ce pari, Kaiser a totalement révolutionné l’industrie de la construction navale. Un peu comme Airbus de nos jours, les différents éléments entrant dans la composition d’un navire – 30 000 environ – sont fabriqués dans plus de 2000 usines et ateliers répartis dans une trentaine d’Etats et acheminés jusqu’à Portland et Richmond pour y être assemblés.   Avec vingt ans d’avance dans la construction navale et aéronautique – et pas loin de quarante ans dans l’automobile – Kaiser invente un principe promis à un bel avenir : la construction modulaire.

Liberty et Victory ships rapporteront à l’industriel près de 140 millions de dollars pour un investissement initial inférieur à 5 millions, suscitant un début de polémique après la guerre. « Jamais dans toute l’histoire des Etats-Unis, que ce soit en temps de paix ou en temps de guerre, un aussi petit nombre d’hommes auront gagné autant d’argent sans prendre le moindre risque, le tout aux dépends du contribuable » écrira un rapporteur du Congrès en 1946, oubliant un peu vite le rôle de l’industriel dans la victoire finale et dans la modernisation des techniques de production. Dans les années 1950, devenu immensément riche, Henry Kaiser se tourne vers d’autres horizons, se lançant notamment dans l’acier et l’aluminium – Kaiser Aluminium restera longtemps le numéro deux du secteur derrière Alcoa. A la mort de sa femme Bess, en 1951, il se remarie et s’installe à Honolulu dont il développe l’infrastructure hôtelière, transformant l’île d’Hawaï en paradis pour touristes fortunés. C’est là qu’il meurt, le 24 août 1967, à l’âge de 85 ans.

 

Illustration : Henry Kaiser, accompagné de sa femme, présentant une maquette de Liberty Ship au début des années 1940

 

 

 

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