Doris Duke est morte ! » En 1993, la presse people fait ses gros titres de la disparition de Doris Duke, fille unique et héritière de James Buchanan Duke, le « roi des cigarettes ». Dans les jours qui suivent, les journalistes ne se privent pas de rappeler dans le détail la vie mouvementée de celle que, dans sa jeunesse, on avait appelé « le bébé aux millions » : sa jeunesse triste et solitaire, ses deux mariages, ses liaisons orageuses avec le général Patton et l’acteur Errol Flynn, sa ménagerie personnelle, ses voyages excentriques, son engouement pour une jeune adepte de krishna, couverte de cadeaux – dont un superbe ranch à Hawaï – puis renvoyée du jour au lendemain et, pour finir, cette étrange relation avec son régisseur, Bernard Lafferty, devenu, peu de temps avant la disparition de Doris, directeur de la prestigieuse et richissime fondation Duke. Certains s’étonnent d’ailleurs de la rapidité avec laquelle Lafferty a fait incinérer le corps de la vieille femme. Et si, murmure-t-on ici et là, on avait voulu cacher quelque chose… Et tout le monde de rappeler au passage l’étonnante destinée du père de la défunte, James Buchanan, sa carrière météorique et, surtout, ces étranges histoires qui, depuis des années, courent sur sa disparition. Ne dit-on pas que sa seconde épouse, pressée d’hériter, aurait aidé l’industriel à passer de vie à trépas ? Avec Doris Duke disparaît en tout cas la dernière descendante d’une famille qui, bien des années plus tôt, avait révolutionné l’industrie du tabac.

Pour comprendre la vie de James Buchanan Duke, il faut remonter à son père. Plus que celle d’un individu, la naissance de l’industrie de la cigarette est en effet l’affaire de tout un clan au sein duquel s’illustre la haute figure du patriarche, Washington Duke. Né en 1820 à Orange County en Caroline du Nord, huitième enfant d’une famille qui en compte dix, le père de James Buchanan Duke est le fils d’un fermier prospère adepte de l’église méthodiste et sheriff à ses heures. La famille et la religion : tels sont les deux piliers du clan Duke. Ils marqueront durablement James Buchanan Duke. Marié deux fois, deux fois veuf,  père de cinq enfants qu’il élèvera lui-même – James Buchanan, né en 1856, est le dernier – Washington Duke s’installe à son tour comme fermier à Orange County où il cultive du maïs et du blé. Comme son père, c’est un fermier prospère et estimé de ses voisins. Mais la guerre de Sécession le ruine presque totalement. Enrôlé contre son gré dans les rangs de l’armée confédérée, fait prisonnier par les soldats de l’Union, il est libéré en 1864. Lorsqu’il rentre au pays, c’est pour retrouver sa ferme entièrement ravagée et ses champs dévastés. Plutôt que de reprendre la culture du blé et du maïs, Washington Duke décide alors de se reconvertir dans le tabac.

En ce milieu des années 1860, stimulée par la demande, la culture du tabac ne cesse de gagner du terrain aux Etats-Unis, notamment en Caroline du Nord et du Sud, en Georgie et en Virginie. Chiqué, roulé en cigare ou fumé dans des pipes, le tabac fait de plus en plus d’adeptes depuis le début du XIXe siècle. Mais les goûts ont changé. Au tabac sombre et à la saveur très prononcée, les amateurs préfèrent désormais le tabac blond, plus doux au goût. C’est un fermier de Caroline du Nord qui est parvenu, en 1839, à produire pour la première fois un tabac clair. Il lui a suffi pour cela d’exposer les feuilles à un séchage prolongé au feu alimenté par charbon de bois et non plus, comme cela se faisait traditionnellement, par de simples bûches. Dans les années qui suivent, la plupart des planteurs ont adopté son procédé, provoquant un essor très rapide de la production dans les Etats du Sud des Etats-Unis. Culture hautement spéculative, le tabac fait la richesse de tous les fermiers qui s’y sont reconvertis.

Et c’est bien pourquoi Washington Duke a décidé lui aussi de sauter le pas. En 1865, il couvre ses terres de plants de tabac et édifie une petite grange en rondins de bois pour le séchage des feuilles. Tandis que les plus âgés de ses enfants se consacrent à la production elle-même, battant le tabac séché et le passant au tamis avant de l’emballer dans de petits sacs, lui se transforme en marchand ambulant. Muni d’un chariot tiré par deux mules, il parcourt les villes et les villages de Caroline du Nord pour y vendre le fruit du travail familial.  Le succès aidant, une deuxième grange est bientôt édifiée tandis que le clan Duke doit acheter du tabac aux fermiers des environs pour faire face à la demande.  En 1866, une marque de tabac à fumer est même créée, « Pro Bono Publico » (« Pour le bien public » !). Cette année-là, la production de la « manufacture Duke » atteint environ cinq tonnes.

A la fin des années 1860, il faut se rendre à l’évidence : faute de place, Washington Duke ne peut plus se développer à Orange County. En 1871, le clan vient donc s’établir à Durham. L’arrivée du chemin de fer en 1854 a transformé les destinées de cette tranquille petite bourgade de Caroline du Nord. En l’espace de quelques années, celle-ci est devenue la « capitale » de l’industrie du tabac aux Etats-Unis. En 1858, Robert Morris et son fils Philipp (le créateur de la marque Philipp Morris) y ont édifié ce qui est sans doute la première manufacture de tabac au monde.  Dans la foulée, des dizaines d’établissements, certains très éphémères, ont vu le jour. A Durham, les Duke construisent une nouvelle manufacture. Située près de la gare, elle emploie une centaine de personnes et a une capacité de production d’environ cinquante tonnes de tabac par an. Tabac à chiquer ou pour la pipe : les produits de la manufacture sont alors des plus traditionnels. Comme il le faisait par le passé, Washington se charge lui-même de la promotion et des ventes.

Au milieu des années 1870, l’ancien fermier d’Orange County est devenu l’un des hommes les plus riches et les plus en vue de Caroline du Nord. Membre du parti républicain qu’il soutient financièrement, c’est aussi un pilier de l’église méthodiste locale. L’homme n’en oublie pourtant pas les affaires. En 1878, confronté à une concurrence locale de plus en plus agressive, il fusionne avec un industriel du tabac de Baltimore et créé la firme W. Duke, Sons & C°. Avec une production annuelle de près de 100 tonnes, c’est alors la principale manufacture de tabac aux Etats-Unis. Grâce à un réseau de représentants de commerce, elle vend ses produits dans tout le Sud des Etats-Unis mais aussi dans les grandes villes de la côte Est.

La nécessité de se démarquer de la concurrence va également pousser les Duke à s’intéresser à la production mécanisée des cigarettes. C’est alors qu’entre en scène James Buchanan Duke, dernier enfant de Washington Duke et de sa seconde épouse.  Né en 1856, le jeune homme a reçu une bonne éducation dans les écoles et les collèges de l’Etat avant de rejoindre, à dix-huit ans, la firme familiale. Comme ses frères avant lui, il fait un long apprentissage dans la manufacture de Durham, s’imprégnant peu à peu des différentes facettes du métier, et notamment des techniques de vente dont il saura user avec talent. Les portraits qu’on a de lui brossent l’image d’un jeune homme ambitieux et travailleur, très attaché à la famille et à ses racines méthodistes. C’est lui qui, en 1884, persuade son père et ses frères de se lancer dans la production de cigarettes, un nouveau produit testé par Robert et Philipp Morris mais jusque-là négligé par les Duke. Son idée : viser le marché de masse et, pour cela, produire en très grandes quantités. Un objectif qui suppose d’abandonner les méthodes traditionnelles de fabrication utilisées par tous les industriels – le roulage à la main – et de se doter de machines spéciales. James Buchanan Duke est d’autant plus tenté de sauter le pas que, depuis quelque temps déjà, l’idée de mécaniser la production des cigarettes agite le milieu des industriels du tabac.

  En 1880, un jeune mécanicien de 18 ans, James Bonsack, a en effet mis au point une machine à rouler les cigarettes avant de créer sa propre compagnie, la Bonsack Machine Company of Virginia. Mise en service pour la première fois à la manufacture Allen & Ginter de Richmond, qui l’a payée la bagatelle de 75 000 dollars, elle n’a cependant pas donné les résultats escomptés. Persuadé de l’intérêt du procédé, James Buchanan Duke prend tout de même sur lui de commander une machine Bonsack qui est installée dans la manufacture Duke de Durham. Avec l’aide d’un mécanicien de la Bonsack Machine Company, William T. O’Brien, James Buchanan passe de longues semaines à perfectionner l’engin.  Lorsque la machine est enfin prête, au printemps 1884, elle est capable de produire en une heure autant de cigarettes que 50 ouvriers. A la clé, des coûts de production divisés par deux !

Il ne reste désormais plus qu’à passer au stade industriel. Cette même année 1884, avec l’accord de son père, James Buchanan ouvre à New-York une manufacture de cigarettes. Filiale de la W. Duke, Sons & C°, le nouvel établissement – dont James Bonsack est également actionnaire  – est la première fabrique de cigarettes entièrement mécanisée au monde. Sa capacité de production est de 120 000 cigarettes par jour. Du jamais vu encore ! La première année, la production totale de l’établissement est de 10 millions de cigarettes. Cinq ans plus tard, un milliard de cigarettes auront déjà été fabriquées. Avec James Buchanan Duke, l’industrie du tabac et de la cigarette entre dans plain-pied dans l’ère de la production et de la consommation de masse. L’industriel ne lésine d’ailleurs pas sur les innovations pour attirer le consommateur. Il est ainsi le premier à vendre ses cigarettes – les « Duke of Durham » – en paquets cartonnés, facilitant ainsi grandement leur transport et le stockage. Résultat : les cigarettes Duke sont très vite diffusées dans l’ensemble des Etats-Unis avant d’être exportées vers la Grande-Bretagne et l’Europe continentale. Il est également le premier à recourir massivement à la publicité, multipliant les annonces et les placards dans les journaux du pays. James Buchanan Duke est en outre à l’origine de quelques astuces marketing promises à un bel avenir, comme ces cartes à l’effigie des grands joueurs de base-ball glissées dans les paquets et qui poussent collectionneurs et passionnés à acheter des Duke of Durham. Les succès de l’industriel ont vite fait de le désigner comme le chef de famille en lieu et place de Washington Duke, désormais retiré des affaires.

En 1890, après une mémorable guerre des prix dont il est sorti victorieux, James Buchanan Duke fusionne l’affaire familiale avec quatre de ses grands concurrents. Ainsi naît l’American Tobacco Company dont il devient tout naturellement le président.  Vingt ans plus tard, ce gigantesque trust contrôle pas moins de 150 usines dans le monde et réalise un chiffre d’affaires de 500 millions de dollars. C’en est trop pour la Cour Suprême qui s’inquiète des risques de monopole. En 1911, comme elle l’a fait avec l’empire pétrolier de Rockfeller, la Cour impose la dissolution du trust qui est éclaté en quatre sociétés : American Tobaco Company, Liggett and Myers, P. Lorillard et R.J. Reynolds. L’empire Duke a vécu.

Mais l’homme a de la ressource. En 1905, avec son frère Benjamin, James Buchanan Duke avait fondé une compagnie spécialisée dans la production d’électricité aux industriels : la Southern Power Company. Dans les années qui suivent la dissolution de son empire, il se consacre au développement de cette entreprise qui, au moment de sa mort, alimentera près de 800 usines et une trentaine de villes du Sud des Etats-Unis. Fidèle à la foi méthodiste de son père, l’industriel se consacre également aux « œuvres » : créateur de la Fondation qui porte encore son nom, il finance la construction de plusieurs hôpitaux, crèches et autres institutions de bienfaisances ouvertes aussi bien aux Noirs qu’aux Blancs. Il est également à l’origine de la Duke University, fondée en lieu et place d’un ancien collège méthodiste.

Et puis bien sûr il y a Doris, sa fille unique. Après un premier mariage qui s’était terminé par un divorce, l’industriel a épousé en 1907 Nanaline Holt. Doris naît en 1913. Impitoyable en affaires, James Buchanan Duke passe tout à sa fille qu’il couvre de cadeaux. L’héritière vivra seule, entourée de gardes du corps, recluse toute la journée dans l’immense villa que les Duke habitent à New-York. « Tu seras ma seule héritière, tu devras te méfier de tout le monde » ne cesse de lui répéter son père. La leçon ne sera pas vraiment entendue.

A la fin de l’été 1925, victime d’une mauvaise pneumonie, James Buchanan Duke doit s’aliter. Depuis quelque temps déjà, les relations entre l’industriel et son épouse Nanaline ont viré à l’aigre. James Buchanan se doute-t-il des véritables raisons qui ont poussé cette femme de 25 ans sa cadette à l’épouser lui, l’homme mûr de 51 ans ? L’appât de l’argent et la perspective de jouir d’une immense fortune estimée à plus de 100 millions de dollars. Entre Nanaline et Doris, qui adore son père, les relations n’ont également cessé de se dégrader. A la fin du mois de septembre, si l’on en croit la version que donneront certains domestiques et Doris elle-même, Nanaline « fait le vide » autour de son mari, interdisant sa chambre à quiconque, y compris aux médecins.  Les mêmes témoins affirment que, dans les jours qui précèdent la mort de l’industriel et alors que le temps s’est brutalement rafraîchi sur New-York,  elle vient chaque nuit ouvrir grand les fenêtres de la chambre du malade et tirer les draps de son lit dans l’espoir de hâter don décès. Vraie ou fausse, la rumeur ne parviendra jamais à se dissiper. James Buchanan Duke, en tout cas, ne parvient pas à surmonter sa maladie. Il meurt le 10 octobre 1925 à New-York, laissant la quasi-totalité de sa fortune à sa fille et le reste à sa fondation. Quant à Nanaline, elle n’héritera que de quelques miettes…

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