Bangalore Bill »… A Bangalore, la « Silicon Valley » indienne où sont installés entre autres Microsoft, Google, Yahoo!, Amazon, IBM, HP, Accenture ou Capgemini, on ne le connaît plus que sous ce surnom. Par référence à Bill Gates, bien sûr… Comme le fondateur de Microsoft, c’est en effet l’informatique qui a fait la fortune d’Azim Premji, l’emblématique patron du groupe Wipro, dont il contrôle 70 % du capital et à la tête duquel il a été reconduit en avril 2017; comme lui également, il figure parmi les hommes les plus riches du monde. Sa fortune a été estimée récemment à 16 milliards de dollars par le magazine « Forbes », le plaçant à la 48e place mondiale. En 2000, juste avant que la bulle Internet n’explose et ne l’ampute d’un coup de 80 %, elle avait atteint 50 milliards de dollars ! Azim Premji s’était alors hissé à la deuxième place mondiale, juste derrière Bill Gates.

Un philanthrope très discret

L’argent n’est cependant pas ce qui fait courir l’homme d’affaires indien. A soixante-douze ans, il continue de rouler en Toyota Corolla, de parcourir le monde en classe économique et de descendre dans des hôtels discrets. « La plupart des dirigeants des très grandes entreprises ont perdu le sens des réalités », aime à dire Azim Premji pour se justifier. Confortable mais sans ostentation, sa maison à Bangalore n’a rien de commun avec « Xanadu 2.0 », la demeure de 6.100 mètres carrés entièrement connectée que Gates s’est fait construire pour 125 millions de dollars dans l’Etat de Washington.

Philanthrope, le patron de Wipro a donné plusieurs milliards de dollars à la fondation qu’il a créée en 2001 pour développer des écoles élémentaires dans tout le pays. En 2015, il fut en outre le premier Indien à rallier le mouvement The Giving Pledge (« Promesse de dons » ), lancé par Warren Buffett et Bill Gates, visant à encourager les milliardaires du monde entier à se délester d’au moins 50 % de leur fortune au profit d’oeuvres de charité. Une promesse qu’Azim Premji respecta au dollar près… Atypique, l’homme d’affaires l’est enfin par son refus de toute corruption. A Bangalore, tout le monde ou presque connaît cette histoire qui remonte au début des années 1980 : plutôt que de verser le dessous-de-table de 2.000 euros qu’on lui demandait pour obtenir le raccordement de l’une de ses usines au réseau électrique, il préféra en débourser 200.000 pour installer sa propre unité de production…

Histoire d’une vision

Azim Premji, c’est d’abord l’histoire d’une vision : celle des nouvelles possibilités offertes à l’Inde par l’industrie informatique, en particulier en matière de développement de logiciels et de solutions software, et d’externalisation des services informatiques. C’est cette vision qui le poussa à transformer de fond en comble l’entreprise fondée par son père. En 1945, le père du futur « maharajah de l’informatique », comme on le surnomme parfois aussi, Mohamed Hussain Hasham Premji, crée à Amalner, une petite ville située à dix heures de route de Bombay, la Western India Vegetable Products Limited, spécialisée dans la fabrication d’huile végétale.

L’affaire se développe vite, très vite même ! Dans les années 1950 et 1960, profitant des énormes besoins du pays – devenu indépendant en 1947 -, elle fabrique ou conditionne toutes sortes de produits alimentaires, cosmétiques et même des chaussures. Devenu riche, Mohamed Premji peut dès lors rêver d’un brillant avenir pour son fils Azim, né en 1945. Ce dernier a dix-huit ans quand son père l’envoie à l’université de Stanford. Il vient à peine de décrocher son diplôme d’ingénieur électricien que la mort de son père, en 1966, le rappelle d’urgence en Inde. A vingt et un ans, le voilà à la tête de l’entreprise familiale qui compte quelques centaines de salariés et réalise un chiffre d’affaires de 2 millions de dollars.

Cinq années durant, Azim Premji fait prospérer l’affaire, consolidant ses positions dans ses métiers historiques, l’achat et la transformation de matières premières agricoles. Un premier tournant survient en 1971. Cette année-là, afin d’être moins dépendant des matières premières – dont les cours fluctuent de manière très brutale -, Azim Premji décide de se diversifier dans des secteurs plus technologiques procurant des revenus plus stables. Il fait sa première incursion dans les ampoules électriques. Quatre ans plus tard, nouvelles diversifications, cette fois dans les cylindres pneumatiques et hydrauliques, puis dans le matériel médical. Au cours de la même période, Wipro procède à plusieurs émissions d’actions gratuites, gonflant ainsi le portefeuille de ses actionnaires. Mais, malgré le développement de l’entreprise et l’augmentation régulière de son chiffre d’affaires, Wipro ne séduit guère les investisseurs. A la Bourse de Bombay, la liquidité des titres de l’entreprise est si faible que les traders ne les négocient même pas !

Le véritable tournant se produit en 1977. Cette année-là, un mini-séisme ébranle le monde des affaires : IBM, présent en Inde depuis des années, quitte brutalement le pays. En cause, la décision du gouvernement indien de limiter à 40 % le pourcentage détenu par des entreprises étrangères dans les sociétés indiennes. Pour la firme américaine, qui s’est développée essentiellement en prenant des participations dans des entreprises locales ou en créant des coentreprises et qui détient une large part du marché informatique, le coup est rude. Plutôt que de faire profil bas, IBM choisit de fermer toutes ses filiales et de quitter l’Inde. Cette décision provoque un gigantesque trou d’air dans lequel les hommes d’affaires indiens les plus ambitieux s’empressent de s’engouffrer. Sans le vouloir, IBM vient de mettre le pied à l’étrier à l’industrie informatique indienne…

Azim Premji fait partie de ces pionniers de la première heure. Dès 1980, après avoir rebaptisé l’entreprise « Wipro » (contraction de Western India Products Limited), il se lance dans les services informatiques, limitant au départ ses ambitions au seul marché national. En 1983, avec le soutien des pouvoirs publics, il conçoit et fabrique le premier PC made in India, faisant ainsi une entrée remarquée dans le hardware. Pour l’occasion, Azim Premji n’a pas lésiné sur les moyens. Vendant certaines activités historiques de Wipro, il a embauché des dizaines de techniciens et d’ingénieurs qui, jusqu’alors, concevaient des lignes de codes pour des firmes géantes comme General Electric. Un an plus tard, l’entreprise se dote d’un département software et se lance dans la conception et la réalisation de logiciels. La reconversion de Wipro vers l’informatique est en marche. Prudent, Azim Premji attendra cependant quelques années avant de sortir définitivement de la transformation des matières premières agricoles qui, pour être cyclique, n’en rapporte pas moins de confortables bénéfices. Il ne le fera qu’au début des années 1990. Les plus rentables des activités historiques de l’entreprise familiale – soins à la personne, éclairage, santé, conception d’infrastructures – sont en revanche conservées. Elles seront réunies en 2013 dans une société distincte.

Service aux entreprises étrangères

C’est dans le courant des années 1990 que l’entreprise commence à se développer véritablement dans les services informatiques. Le coup de génie d’Azim Premji est de comprendre que l’avenir du secteur, en Inde, est dans les services pour le compte des sociétés étrangères. A cette époque, celles-ci commencent à externaliser massivement leurs fonctions informatiques. Avec son vivier inépuisable d’ingénieurs anglais – le pays en forme alors plusieurs centaines de milliers par an -, l’Inde a clairement une carte à jouer. Finance, industrie, transports, électronique, téléphonie… Aux multinationales de ces secteurs, Wipro propose une gamme de services très étendue : conception et production de logiciels ou d’ordinateurs, création de systèmes informatiques, design de puces électroniques, gestion à distance… Au début des années 2000, le groupe compte parmi ses clients plus de 300 multinationales, dont 50 des 500 premières entreprises mondiales. Coté à Wall Street depuis 2000, Wipro veut tailler des croupières à ses grands concurrents. Une ambition qui l’amène à réaliser plusieurs acquisitions d’importance aux Etats-Unis et en Europe. Dans le même temps, les prestations délivrées par le groupe ne cessent de monter en gamme. Wipro figure aujourd’hui parmi les leaders mondiaux de l’intégration de systèmes et de l’externalisation des processus métiers.

Plus d’un demi-siècle après l’arrivée d’Azim Premji, les résultats sont spectaculaires : l’ancienne société familiale est devenue un géant industriel fort de 240.000 salariés et d’un chiffre d’affaires de plus de 10 milliards de dollars. Seul son logo, qui évoque de manière très stylisé un tournesol ouvert, est là pour rappeler la vocation d’origine de la société…