Parvenu au sommet de la fortune, Andrew Carnegie n’oublia jamais ses racines. Né en Ecosse, qu’il avait quittée à treize ans, devenu richissime aux Etats-Unis, il se sentait autant écossais qu’américain, au point de passer six mois par an dans son pays natal et d’y multiplier les investissements. Son histoire familiale le marqua durablement. Elle explique notamment que ce très grand industriel fut aussi l’un des philanthropes les plus généreux de son époque _ plus de 350 millions de dollars de dons et fondations diverses à sa mort en 1919 _ et un théoricien avancé dans le domaine des relations sociales… Même si la réalité ne cadra pas toujours avec ses idées. 

Novembre 1835, Dunfermline. Dans ce petit bourg d’Ecosse vient au monde le futur « tycoon » de l’acier. Propriétaire d’un petit atelier de tissage de lin, son père, William, est un militant de la cause démocratique et un ardent défenseur des droits des ouvriers. Des idées partagées par son épouse, Margaret, femme de caractère dont la mère avait elle-même été une proche du journaliste réformateur écossais William Cobbett. C’est d’ailleurs Margaret qui, lorsque la situation financière du ménage commence à se dégrader, prend les choses en main. Le développement de la machine à vapeur frappe en effet durement William Carnegie, qui perd ses clients un à un. En 1848, Margaret impose à son mari d’émigrer aux Etats-Unis. Aîné de trois enfants, le jeune Andrew a alors treize ans et des principes. L’histoire veut ainsi qu’à son maître d’école qui lui demandait de réciter de mémoire un verset de la Bible, il ait répondu par l’un des dictons préférés de sa mère :« Prends soin du moindre pence, les pennies prendront soin d’eux-mêmes. » L’industriel se caractérisera plus tard par une très grande rigueur de gestion qui fera beaucoup pour le succès de ses affaires ! 

Pour l’heure, l’arrachement à la terre natale se révèle douloureux. « Je me souviendrai toujours de ces jours terribles où nous dûmes tout abandonner derrière nous », écrira-t-il plus tard. A l’été 1848, au terme d’un périple épuisant, la famille arrive à Allegheny, non loin de Pittsburgh (Pennsylvanie). Pour Andrew, il n’est bien sûr pas question d’études. Logés chez une tante, ses parents trouvent une place dans une filature. Le jeune garçon, lui, est placé chez un oncle de sa mère, qui tient une petite usine. Chargé d’embobiner le fil, il se révèle suffisamment intelligent pour se voir confier la tenue des livres de comptes. 

En 1851, le télégraphe va changer sa vie. Son oncle le recommande pour une place de télégraphiste à Pittsburgh. Doté d’une mémoire phénoménale, l’adolescent connaît vite par coeur le nom, l’adresse et l’activité de tous ses clients. Ces étonnantes capacités finissent par séduire un habitué, Thomas Scott. Celui-ci est alors, pour la région, le superintendant des Chemins de Fer de Pennsylvanie, l’une des premières compagnies des Etats-Unis. En 1853, il embauche Andrew Carnegie comme secrétaire. A dix-huit ans, le jeune homme fait son entrée dans un secteur d’avenir. 

Pendant douze ans, la destinée de Carnegie est liée à celle de Thomas Scott, qui n’aura pas à le regretter. Lorsqu’un jour de 1854 il apprend que son jeune assistant est parvenu, en son absence, à réguler le trafic de toute une région menacée de paralysie par un déraillement, il devine que Carnegie ira loin. Entre les deux hommes, la complicité durera jusqu’au bout. Scott apprend à Carnegie les tenants et aboutissants des chemins de fer, l’emmène dans ses bagages lorsqu’il est nommé en 1855 superintendant général des Chemins de Fer de Pennsylvanie, puis il le fait nommer superintendant de la région de Pittsburgh en 1859 lorsque lui-même accède à la vice-présidence de la compagnie. Enfin et surtout, il l’introduit dans le monde mystérieux des affaires d’argent. 

Car Thomas Scott est un investisseur avisé qui occupe une partie de ses journées à placer son argent. En 1858, il prend une participation dans Woodruff, une petite compagnie qui fabrique des wagons-lits. Afin d’éviter tout conflit d’intérêts, il propose à Carnegie de faire du portage d’actions pour son compte en échange d’un huitième du capital de l’entreprise. Andrew Carnegie est lancé. Deux ans plus tard, son investissement lui a déjà rapporté 10.000 dollars, quinze fois sa mise de départ. Enhardi par ce succès, l’apprenti homme d’affaires multiplie les placements dans des sociétés prometteuses, tout en poursuivant sa carrière. Mines, pétrole, fabrique de locomotives, fonderies… A chaque fois, Andrew Carnegie s’assure une part suffisamment importante du capital pour pouvoir peser sur le développement. C’est ainsi qu’il orchestre la fusion de Woodruff avec Pullman, encaissant au passage une belle plus-value. Le manager salarié est devenu homme d’affaires. 

A trente ans, propriétaire d’une belle fortune, Andrew Carnegie quitte définitivement les Chemins de Fer de Pennsylvanie pour ses affaires. Un secteur l’intéresse alors particulièrement : l’acier. Il y entre par les chemins de fer. En 1862 déjà, il avait suscité la création d’une entreprise spécialisée dans la fabrication de ponts en fer pour remplacer les traditionnels ponts en bois sujets à des incendies réguliers, entreprise dont il avait assuré les débouchés grâce à un accord avec son employeur d’alors, les Chemins de Fer de Pennsylvanie. Après 1865, Carnegie réorganise la compagnie et en fait l’un des principaux fabricants de ponts de chemins de fer des Etats-Unis. Dans le même temps, afin de contrôler ses approvisionnements, il crée une fonderie pour la fabrication de rails et de poutrelles. Au début des années 1870, riche désormais d’un revenu de 50.000 dollars par an et toujours célibataire _ il vit avec sa mère _, l’homme d’affaires s’apprête à prendre sa retraite pour se consacrer à la philanthropie. Mais un voyage en Angleterre bouleverse ses projets. 

En 1872 en effet, de retour d’un séjour en Ecosse sur les lieux de son enfance, Andrew Carnegie fait un détour par l’Angleterre pour visiter l’usine de Bessemer à Derby. Quinze ans plus tôt, ce dernier a inventé un procédé de fabrication de l’acier longtemps considéré avec scepticisme. Carnegie comprend tout de suite l’intérêt de la découverte : la possibilité de fabriquer des rails plus solides capables de résister à un trafic de plus en plus dense. De retour aux Etats-Unis, il change ses plans. Il décide de créer un établissement utilisant le procédé de l’inventeur anglais, en s’associant avec Henry Frick, un gros industriel du charbon. Le résultat est l’usine Edgar Thomson, édifiée en 1875 près de Pittsburgh et baptisée en hommage au président des Chemins de Fer de Pennsylvanie. Construite par l’ingénieur Alexander Lyman Holley, c’est la première usine aux Etats-Unis à utiliser à grande échelle le procédé Bessemer. C’est aussi l’établissement le plus moderne de son époque.

Conscient que la réduction des coûts ne pourra être obtenue que par la production de masse, Carnegie a en effet conçu l’usine de manière à obtenir la circulation la plus continue possible entre le stade de la matière première et l’expédition des produits finis aux clients. Très attentif aux prix, l’homme d’affaires a également mis en place des procédures de contrôle en avance pour l’époque, obtenant des prix de revient très inférieurs à ceux de ses concurrents. Avec l’usine Thomson, la fabrication de l’acier entre dans l’âge de la production de masse. Fort de débouchés dans les chemins de fer et bientôt dans la construction d’immeubles et de gratte-ciel, Carnegie bâtit un véritable empire dans les années qui suivent, créant ou rachetant hauts-fourneaux et fonderies, pratiquant l’intégration remontante et descendante jusqu’à contrôler des mines et des fabriques de produits finis. En 1892, tous ces sites sont regroupés au sein de la Carnegie Steel Company. Estimée à 25 millions de dollars, c’est la première entreprise au monde dans le secteur de l’acier. 

Pour l’homme d’affaires, l’heure est désormais venue de mener à bien les autres projets qui lui tiennent à coeur. En 1886, à la mort de sa mère, il épouse Louise Whitfield, de vingt-trois ans sa cadette, qu’il fréquente depuis près de dix ans et qui a subi entre-temps les avanies de la vieille Margaret Carnegie. Le couple aura une fille, baptisée Margaret en hommage à l’irascible Ecossaise ! Ayant confié la direction opérationnelle de son groupe à son associé, Henry Frick, Andrew Carnegie partage à présent son temps entre New York et son somptueux château de Skibo, en Ecosse. Il y réside six mois par an, y investissant beaucoup, rachetant notamment plusieurs journaux libéraux. Très marqué par les idées de ses parents, Andrew Carnegie multiplie également les publications sur la question ouvrière. Il s’y montre un ardent défenseur des droits des travailleurs et de la redistribution des richesses pour des causes philanthropiques. Dans un de ses articles les plus célèbres, « La richesse », publié en 1889, il pose les bases de la philanthropie universelle dont la vocation est de s’adresser à tous les Hommes sur tous les continents. L’idée allait traverser les décennies jusqu’à Bill Gates. Il y affirme notamment qu’« un homme qui meurt riche meurt en disgrâce ». Le propos fait sensation, y compris dans les milieux industriels. Loin de lui attirer l’hostilité de ses pairs, cet article lui vaut un surcroît de prestige dans les milieux d’affaires. 

Pionnières pour l’époque, ces idées ne résistent pas, hélas, à la dure réalité du monde des affaires. Le choc, terrible, se produit en 1892. Cette année-là, en effet, alors que Carnegie se trouve en Ecosse, Henry Frick décide de réduire les gages des ouvriers. La mesure provoque une grève violente à l’usine d’Homestead. Décidé à briser le mouvement, Frick embauche alors 300 gros bras conduits par des détectives de la célèbre agence Pinkerton. La bataille rangée qui s’ensuit fait 16 morts, dont 9 ouvriers, poussant les autorités à déclarer la loi martiale. Très affecté par cette tragédie qui entache ses affirmations, Andrew Carnegie reprend en main la direction du groupe avant de se séparer d’Henry Frick en 1899. Entre les deux hommes, la lutte est désormais à couteaux tirés. Résolu à faire tomber son ancien associé, Henry Frick cherche en 1900, avec l’appui de la banque Morgan, à prendre le contrôle du groupe Carnegie. L’échec de cette tentative pousse John Pierpont Morgan, l’emblématique patron de la banque new-yorkaise, à proposer à Carnegie de lui racheter la compagnie qu’il a fondée. Grand faiseur de Meccanos industriels, Morgan cherche alors à faire émerger un géant de l’acier aux Etats-Unis – le futur US Steel – en fusionnant Carnegie avec ses concurrents. Las des affaires, poussé par sa femme, le « tycoon » de l’acier se laisse convaincre. La transaction est finalisée en 1901. Elle lui rapporte 225 millions de dollars, faisant de lui l’homme le plus riche du monde. 

A soixante-six ans, Andrew Carnegie peut enfin se consacrer à ses oeuvres philanthropiques. Du célèbre Carnegie Hall à la Fondation Carnegie pour la paix internationale en passant par les instituts Carnegie de New York, de Washington, de Pittsburgh et d’Ecosse, l’industriel crée une quinzaine de fondations vouées à la recherche et à l’éducation, y consacrant la quasi-totalité de sa fortune. Lorsqu’il meurt en 1919, Andrew Carnegie ne possède pratiquement plus un dollar en propre.